Sudalisme. Détour empirique et émergence d’un concept – Partie 2

Jérémie Piolat nous raconte comment un terrain de recherche dans un milieu ambigu et une écriture d’abord essentiellement descriptive de ce qu’il observe peuvent parfois nous aider à faire émerger de nouveaux concepts et à élargir et préciser le sens de ceux que nous avons l’habitude d’utiliser.

Infos pratiques

Oublier un temps ce que je sais

Est-ce à dire que mon travail anthropologique va consister à démontrer – scoop ! – que les milieux bruxellois de l’alphabétisation, perçus comme des « lieux ressources » pour les migrants primo-arrivants, sont impactés par le racisme. Point !? L’énonciation et la démonstration de ce fait, en elles-mêmes, ne me semblent certes pas anodines. Car si le racisme circule en ces lieux où euro-descendants et migrants extra-occidentaux et descendants de migrants se fréquentent quotidiennement, qu’en est-il là où des euro-descendants ne connaissent les migrants et leurs descendants que par médias interposés ?!  

Pourtant, le fait de devoir réaliser un travail ethnographique – pendant quatre ans –[1] m’oblige à ne pas me contenter de ce seul constat – « le racisme est à l’œuvre dans les milieux de l’alphabétisation » – et à le mettre de côté un temps. Ce qui m’engage alors à noter différents faits que je vais observer et à revenir sur ce que j’ai déjà observé auparavant en oubliant momentanément mes conclusions provisoires. Afin de pouvoir énoncer ce qu’il y a d’autre que le racisme dans ce que je vais observer désormais et ai observé auparavant dans les milieux de l’alphabétisation, et pour mettre à jour les logiques à l’œuvre qui autorisent ce racisme à se déployer et à cohabiter avec des postures qui lui sont parfois opposées. Ce qui revient à se demander : de quoi se nourrit le racisme dans ces milieux (et peut-être ailleurs), quelles sont ses techniques, l’imaginaire et l’argumentaire qui le justifient, le tranquillisent et tranquillisent celles et ceux qui le relaient.

De la disposition spontanée à disqualifier les Suds

En pratique, mon travail de recherche et ethnographique à partir de 2016 d’abord chez Diane et de manière plus périphérique dans une dizaine d’autres structures d’alphabétisation, consiste à réaliser des entretiens avec mes deux groupes principaux d’interlocutrices, les enseignantes majoritaires blanches et les femmes migrantes dites apprenantes, mais également à observer les interactions entre ces deux groupes et à l’intérieur de chaque groupe, d’une part, durant les cours auxquels je participe en tant qu’assistant discret de l’enseignante, d’autre part à l’occasion de différents moments plus informels : discussions dans le bureau des enseignantes avec ou sans présence des migrantes, discussions durant les pauses entre les cours avec les migrantes, discussions dans les couloirs, les escaliers et également durant les repas de midi. Par ailleurs, je continue à organiser, spécifiquement chez Diane, un atelier d’écriture de trois heures par semaine avec les migrantes de l’association de 2016 à 2019 ; atelier qui a pour spécificité de produire, en dehors des paroles et discussions recueillies, un certain type de données – les textes écrits par les auteures migrantes – non altérables. Je participe également tout en les observant à différentes présentations publiques de travaux d’associations travaillant avec des migrants apprenant le français. Et, enfin – chose que je n’ai jamais fait avant -, je m’emploie à ethnographier également ce que je vais alors appeler les « vitrines associatives », c’est-à-dire – les vitrines étant le lieu où toute entreprise expose ce qu’elle vend et commerce – les sites internet des associations (j’en visiterai une vingtaine) où ces dernières exposent leurs finalités relatives au public migrant factuellement extra-occidental. 

C’est d’ailleurs, d’abord, alors que je suis en train de travailler sur ces finalités associatives, durant une phase d’écriture quasi purement descriptive consacrée à la présentation de mon terrain, que quelque chose m’interpelle que je n’avais pas repérée auparavant de manière aussi précise. Au sein des différentes finalités associatives que j’ai recensées, consacrées au public migrant, je m’aperçois que reviennent des énoncés tels que « notre objectif est de permettre au public de s’émanciper », « d’accéder à la culture », « de se forges des outils de compréhension du monde », de « sortir de l’emprise familiale ». Les publics migrants auraient-ils besoin de s’émanciper, d’avoir accès à la culture (n’auraient-ils pas de culture) ? Faudrait-il que nous les y aidions, nous, occidentaux ?

En très résumé, il apparaît que les migrants extra-occidentaux ou si l’on préfère issu du Sud global[2], du Sud ou des Suds[3] au sens politique et non seulement géographique du terme sont énoncés d’abord à travers des manques présupposés et censés les caractériser. Par ailleurs, les rédacteurs – inconnus et anonymes – de ces finalités se présentent eux et présentent également les associatifs comme à même de pallier les manques et besoins des public migrant : manques de culture, d’outils de compréhension du monde, d’indépendance vis-à-vis de la famille. Et, dans un même élan, ces finalités présentent les associatifs comme des experts des réalités des migrants des Suds et, au-delà, des populations des Suds dans leur ensemble. Bien que pourtant rien ne nous soit dit sur les vitrines associatives des bases empiriques et travaux sur lesquels se fondent ces énoncés sur les réalités des populations issues des Suds ; énoncés qui disqualifient subtilement les extra-occidentaux et en revanche surqualifient le monde occidental dont les travailleurs associatifs sont censés être les représentants.

A partir de là, je remarque un certain continuum entre les discours implicites des vitrines et ce que j’entends et observe sur mon terrain depuis 2006 et durant mes quatre années de recherche financée : dans les propos recueillis durant les entretiens avec les enseignantes, où les migrants sont d’abord quasi systématiquement énoncés à travers leur non scolarisation (comme s’ils n’avaient rien ou si peu appris dans leur pays d’origine du fait de ne pas être allés à l’école), dans certaines discussions ayant lieu dans l’entre-soi enseignant et blanc où est évoquée par exemple telle communauté de femmes migrantes comme étant « dures à ouvrir, si frustrée et si frustres » ; discussions encore où on ne parle des femmes musulmanes pratiquantes que comme des femmes soumises et leurs hommes comme d’abord et essentiellement d’écrasants sexistes rustres ;  discours que doivent parfois entendre et subir les collègues descendants de migrants, et qui instaurent symboliquement une sorte de sous genre féminin : celui des femmes musulmanes. Je rencontrerai encore cette disposition à disqualifier spontanément et sans mauvaise intention les ressortissants des Suds dans des mises en scènes associatives censées présenter la « créativité des migrants » et au sein desquelles ces derniers constituent souvent une sorte de décor vivant silencieux pendant que le responsable de l’association, souvent blanc, lui, parle et dénonce parfois le racisme (qu’il semble persuadé de mieux comprendre que les migrants racisés eux-mêmes).

Le théoricien palestino-américain Edward Saïd, dans l’Orientalisme, montrait combien de nombreux experts – ou pseudo experts – occidentaux sur l’Orient avaient pour visée essentielle non de permettre une connaissance complexe de ces derniers, mais d’affirmer la supériorité de l’Occident sur les mondes orientaux ou énoncés comme tels[4]. Mon retour ethnographique sur les milieux bruxellois de l’alphabétisation me permet d’identifier un processus similaire à celui de l’Orientalisme, mais appliqué à l’ensemble des sociétés et populations des Suds. Ce processus, je le nomme alors « Sudalisme ». Empruntant parfois des velléités éducatives, parfois des postures bien plus hostiles (notamment vis—vis de l’Islam et des musulmans également !), le Sudalisme a pour fondement de ne percevoir les populations du Sud, qu’elles leur semblent frustres, pauvres victimes à aider ou menaces larvées, d’abord et essentiellement comme des parts de l’humanité en retard de tout (relativement à l’Occident) : de culture, de féminisme, d’émancipation, de savoir, d’apprentissage, de ressources intellectuelles à même de pouvoir nourrir l’imaginaire occidental ou de pouvoir rivaliser avec lui.

Partie 1

Partie 3


[1] Quatre ans est la durée de mon mandat FNRS pour ma recherche.

[2] Françoise Vergès, 2018, « Réponses décoloniales et féministes au racial Anthropocene/Capitalocene », in Séminaire Subjectivité/Subjectivation, Louvain-la-Neuve, CRIDIS.

[3] En l’occurrence d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine, d’Europe de l’Est, mais aussi des quartiers, ghettos et banlieues pauvres des grandes villes d’Europe de l’Ouest où vivent différentes communautés de migrants extra-occidentaux et leurs enfants.

[4] Edward Saïd, 2003 {1980}, « L’orientalisme », Paris, Points, essais, p.36 : « Je pense que l’orientalisme a plus de valeur en tant que signe de la puissance européenne et atlantique sur l’Orient qu’en tant que discours véridique sur celui-ci (ce qu’il prétend être sous sa forme universitaire ou savante) ».

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