Le football et la racialisation de l’identité nationale

À travers le football, cet article explore la manière dont le racisme et l’histoire coloniale continuent d’influencer les représentations de l’identité nationale en Belgique. En s’intéressant notamment à la place des joueurs noirs dans l’équipe nationale, il interroge les mécanismes qui déterminent qui est perçu comme « pleinement belge » et qui doit encore le prouver.

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À travers le football, cet article explore la manière dont le racisme et l’histoire coloniale continuent d’influencer les représentations de l’identité nationale en Belgique. En s’intéressant notamment à la place des joueurs noirs dans l’équipe nationale, il interroge les mécanismes qui déterminent qui est perçu comme « pleinement belge » et qui doit encore le prouver.

1.    Introduction

Ces derniers mois, nous avons pu observer une grande compétition de football qui a suscité énormément d’engouement : la Coupe du monde. Pendant plusieurs semaines, le football a occupé une place importante dans les discussions, les médias, les cafés et les familles, avec tout ce que cette compétition peut créer d’enthousiasme, de sentiment d’appartenance et d’identification aux équipes que l’on soutient. Mais elle a aussi fait ressurgir de nombreuses questions autour du racisme, de l’identité nationale et de la manière dont certains joueurs sont perçus et représentés.

Maintenant que l’effervescence est un peu retombée, BePax propose de prendre du recul et de regarder ce que le football nous dit de nos sociétés à travers une grille de lecture antiraciste. Le terrain de football constitue en effet un lieu où se rejouent des représentations anciennes des personnes noires : leur corps est parfois associé à la force, à la vitesse ou à des capacités physiques supposées « naturelles », tandis que leur individualité ou leur appartenance à la nation peuvent être davantage questionnées. Ces représentations ne sont pas apparues avec le football contemporain. Elles s’inscrivent dans une histoire plus longue, marquée notamment par la colonisation et par des imaginaires qui ont longtemps réduit les personnes noires à leur corps, à leur force ou à leur utilité.

L’une des manifestations les plus persistantes de ce racisme est la remise en question de la légitimité des joueurs noirs à porter le maillot de l’équipe nationale et à incarner la nation. Le football n’est pas à l’origine de cette manière de penser l’identité nationale, mais il la rend particulièrement visible. Dans de nombreux pays européens, l’équipe nationale occupe en effet une place hautement symbolique : les joueurs qui portent son maillot ne représentent pas seulement une fédération sportive, ils donnent aussi, d’une certaine manière, un visage à la nation.

La présence de joueurs noirs sous le maillot national vient ainsi bousculer une représentation encore largement ancrée dans les imaginaires : celle d’une nation dont le visage est implicitement pensé comme blanc[1]. Les polémiques sur le fait qu’il y aurait « trop » de joueurs noirs dans une sélection nationale, ou les interrogations sur leur supposée « véritable » nationalité, ne parlent pas uniquement de football, mais révèlent bien une question plus large : qui est perçu comme appartenant pleinement à l’identité nationale ?[2]

Pour comprendre ces débats, il faut les replacer dans une histoire plus longue : celle de la colonisation belge. Cette analyse part de l’idée que notre manière de raconter cette histoire est marquée par une forme d’amnésie coloniale. Par amnésie coloniale, nous entendons la tendance à raconter l’histoire de la Belgique comme si la colonisation appartenait uniquement au passé, sans reconnaître qu’elle a contribué à façonner le pays tel que nous le connaissons aujourd’hui. En oubliant cette histoire, on efface aussi la place des populations noires dans le récit national. Leur présence peut alors apparaître comme extérieure à la Belgique, alors même qu’elle est intimement liée à son histoire[3].

La question n’est donc pas de savoir si les Belges noirs ont leur place dans la nation. Elle est de comprendre pourquoi la Belgique continue souvent à raconter son histoire comme si les populations noires n’avaient jamais participé à sa construction.

Cette analyse cherche ainsi à comprendre ce paradoxe : comment des joueurs noirs peuvent-ils représenter la Belgique sur un terrain de football tout en continuant à être perçus, par une partie de la société, comme ne faisant jamais tout à fait partie de la nation ?

Pour répondre à cette question, nous commencerons par revenir sur la manière dont se construit une identité nationale et sur le rôle que jouent les récits collectifs dans cette construction. Nous nous intéresserons ensuite à la place de l’histoire coloniale dans le récit national belge et à la manière dont son effacement contribue à façonner les représentations de l’appartenance. Nous reviendrons enfin au football pour montrer comment ces représentations se manifestent concrètement lorsque des joueurs noirs sont amenés à incarner la nation.

2.    Comment se construit l’identité nationale ?

Qu’est-ce qui fait que l’on se sent belge ? Est-ce la nationalité ? La langue ? Une histoire commune ? Certaines valeurs ?

On parle souvent de l’identité nationale comme d’une réalité naturelle. Être belge semble aller de soi, comme si ces identités avaient toujours existé et que leurs contours étaient clairement définis. Pourtant, l’identité nationale ne se résume ni à un passeport ni à un statut juridique. C’est aussi une histoire collective qu’une société raconte à propos d’elle-même : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Et qui est considéré comme faisant pleinement partie du « nous » [4]?

Contrairement à ce que l’on imagine parfois, cette identité n’est pas figée, mais elle se construit au fil du temps et évolue avec la société. Chaque génération réinterprète le passé, redéfinit ce qui rassemble la population et fait évoluer ce que signifie appartenir à la nation[5]. Autrement dit, une nation n’hérite pas simplement d’une identité : elle la construit et la transforme en permanence. Cette histoire collective ne se construit pas par hasard. Elle est transmise et entretenue à travers l’école, les discours politiques, les musées, les médias, les commémorations, les monuments ou encore la culture populaire.  Ces espaces ne racontent pas seulement le passé, ils influencent aussi notre manière de comprendre l’histoire du pays et, souvent sans que nous en ayons conscience, notre idée de celles et ceux qui appartiennent « naturellement » à la communauté nationale[6].

Cette construction n’est toutefois pas neutre, car tous les groupes ne disposent pas du même pouvoir pour raconter, transmettre et faire reconnaître leur histoire. Certains acteurs et certaines institutions ont davantage de moyens pour imposer leurs récits comme représentatifs de l’histoire collective, tandis que d’autres expériences restent moins visibles ou sont davantage reléguées à la marge. Le récit national est donc aussi le produit de rapports de pouvoir : ce qui est présenté comme l’histoire commune d’un pays dépend en partie de celles et ceux qui ont eu la possibilité de définir ce qui devait être retenu, transmis et commémoré.

Le football participe lui aussi à cette construction de l’identité nationale. Lorsqu’une équipe nationale joue, elle ne représente pas uniquement un groupe de sportifs : elle devient un symbole collectif autour duquel une société peut se rassembler. Les maillots, les hymnes, les couleurs, les cérémonies, les médias ou encore les récits autour des joueurs contribuent à mettre en scène une certaine idée de la nation et de ceux qui sont appelés à la représenter. Le football ne fait donc pas que refléter l’identité nationale : il participe aussi à la produire, à la rendre visible et à la faire vivre dans l’espace public[7].

La manière dont une société raconte son histoire est donc loin d’être neutre. Certains événements sont mis en avant, tandis que d’autres sont peu évoqués ou passent sous silence. Ces choix influencent la façon dont une nation se représente aujourd’hui et dont elle définit celles et ceux qui en font pleinement partie[8].  L’identité nationale ne se construit ainsi pas uniquement à partir de ce qu’une société choisit de raconter, mais aussi à partir de ce qu’elle laisse dans l’ombre.

Comprendre que l’identité nationale est le produit de ces récits permet alors de mieux comprendre la place qu’occupe l’histoire coloniale dans la manière dont la Belgique se pense et se représente aujourd’hui. Si certains récits deviennent centraux tandis que d’autres sont relégués à la marge, il faut alors se demander quelle place la colonisation a occupée, et occupe encore, dans l’histoire que la Belgique raconte d’elle-même.

3.    L’amnésie coloniale : un récit national qui oublie une partie de son histoire

La Belgique offre un bon exemple de la manière dont le récit national peut évoluer au fil du temps. Pendant une grande partie de la période coloniale, la colonisation occupait une place importante dans la manière dont le pays se présentait et se racontait. L’empire participait à l’image que la Belgique voulait donner d’elle-même et à sa volonté d’occuper une place parmi les puissances européennes. Les expositions coloniales, les programmes scolaires, les mouvements missionnaires ou encore le Musée royal de l’Afrique centrale contribuaient ainsi à présenter l’entreprise coloniale comme un motif de fierté nationale[9]. La colonisation ne constituait donc pas une histoire extérieure à la Belgique : elle faisait partie du récit que le pays construisait sur lui-même.

La décolonisation marque pourtant une rupture majeure dans cette relation entre la Belgique et son empire. Mais cette rupture politique ne s’accompagne pas immédiatement d’une remise en question du récit colonial. Dans les décennies qui suivent, les représentations de l’ancien empire restent largement marquées par la nostalgie et par une vision positive de la colonisation belge au Congo, tandis que la colonisation occupe une place relativement limitée dans la mémoire collective[10]. Le passé colonial devient ainsi progressivement une histoire que l’on peut regarder comme révolue, sans que soit véritablement interrogée la manière dont cette histoire a contribué à construire la Belgique contemporaine.

Reconnaître cette histoire ne consiste pas seulement à rappeler que la Belgique a possédé une colonie, mais à comprendre que la colonisation a contribué à façonner le pays lui-même.  Elle a influencé les institutions, l’enseignement, la culture, la mémoire collective et la manière dont plusieurs générations de Belges ont imaginé leur nation[11][12]. Si l’identité nationale belge s’est construite, en partie, à travers cette histoire, les personnes qui y sont liées ne peuvent pas être considérées comme extérieures au récit national.

C’est pourtant ce lien que l’amnésie coloniale tend à effacer. En présentant la colonisation comme un épisode terminé et sans lien avec la Belgique contemporaine, on fait disparaître une partie du rôle qu’elle a joué dans la construction de la nation.  Cette manière de raconter l’histoire ne reste pas sans effet. Elle influence aussi la façon dont la Belgique se représente aujourd’hui et la manière dont certaines personnes sont perçues comme appartenant plus « naturellement » à la nation que d’autres. Le football est un espace où ces représentations deviennent particulièrement visibles.

4. Le football, révélateur d’une identité nationale racialisée

Les effets de l’amnésie coloniale ne se limitent pas au récit du passé. Ils influencent aussi la manière dont la Belgique s’imagine aujourd’hui[13]. Lorsque la colonisation est reléguée au passé, la Belgique peut apparaître comme un pays qui se serait construit indépendamment de cette histoire. L’identité nationale est alors présentée comme plus homogène qu’elle ne l’a réellement été. Cette manière de raconter la nation contribue à ce que l’on appelle la racialisation de l’identité nationale : l’appartenance à la nation est, souvent sans même que l’on en ait conscience, associée à certaines caractéristiques physiques plutôt qu’à une histoire commune et à une citoyenneté partagée[14]. Dans l’imaginaire collectif, être belge reste ainsi souvent associé au fait d’être blanc et cette représentation est rarement perçue comme telle, précisément parce qu’elle semble aller de soi[15]. Cette association contribue à rendre plus visibles les personnes dont l’apparence est perçue comme ne correspondant pas à cette représentation[16].

Le football rend ce mécanisme particulièrement visible, car une équipe nationale ne représente pas seulement une fédération sportive, mais elle donne aussi, d’une certaine manière, un visage à la nation[17]. Les joueurs qui portent le maillot des Diables rouges incarnent ainsi symboliquement la Belgique aux yeux du public. Les débats autour de leur légitimité à représenter la Belgique dépassent donc largement le cadre du sport.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les réactions visant certains joueurs noirs. La question n’est généralement pas de savoir s’ils possèdent la nationalité belge ou s’ils ont le droit de jouer pour l’équipe nationale, mais s’ils sont perçus comme incarnant « naturellement » la Belgique.

Tous les joueurs ne bénéficient pourtant pas de la même présomption d’appartenance. Alors que les joueurs perçus comme blancs n’ont généralement pas à démontrer qu’ils sont « vraiment » belges, les joueurs noirs voient plus souvent leur loyauté, leur attachement au pays ou leur engagement remis en question[18].Leur appartenance est ainsi davantage questionnée que considérée comme allant de soi.

Cette différence de traitement apparaît aussi dans la manière dont certains joueurs sont présentés dans les médias. Romelu Lukaku a lui-même dénoncé cette différence de traitement dans les médias, en expliquant que son identité belge était davantage mise en avant lorsqu’il était performant, tandis que ses origines congolaises étaient davantage rappelées lorsqu’il l’était moins[19]. Ce changement de regard montre que son appartenance peut devenir plus visible ou plus contestée selon les circonstances. Le joueur reste pourtant la même personne : ce qui change, c’est la manière dont on choisit de le présenter.

Cette appartenance plus fragile peut ainsi devenir conditionnelle. Lorsqu’ils remportent une victoire, les joueurs noirs peuvent être célébrés comme des héros belges. Mais lorsqu’ils ratent un penalty, traversent une période difficile ou se retrouvent au cœur d’une polémique, ils peuvent être renvoyés à leurs origines, devenant tour à tour « Congolais », « Africains », « étrangers » ou « immigrés ». Leur identité belge semble ainsi pouvoir être suspendue selon les circonstances.

Ces mécanismes ne concernent d’ailleurs pas uniquement les joueurs noirs de l’équipe masculine. Ils peuvent également toucher d’autres joueurs et joueuses dont l’apparence ou les origines sont perçues comme ne correspondant pas au visage « traditionnel » de la nation, notamment dans le football féminin.

5.    Agir contre le racisme dans le football

Si le football permet de rendre visibles ces mécanismes, il peut aussi devenir un espace pour les combattre. Des initiatives cherchent aujourd’hui à lutter contre le racisme et les discriminations dans le sport, en sensibilisant les clubs, les joueur·euses, les supporters et les institutions. C’est notamment le cas de l’initiative Stop Racism in Sport[20], une association belge qui mène des actions de sensibilisation et de formation pour lutter contre le racisme et les discriminations raciales dans le sport.

L’enjeu n’est donc pas seulement de permettre à davantage de joueurs noirs de porter le maillot national. Il est aussi de questionner les représentations qui font que certains sont spontanément considérés comme belges, tandis que d’autres doivent encore démontrer qu’ils le sont. Agir contre le racisme dans le football, c’est ainsi aussi interroger les représentations de la nation que le football contribue à rendre visibles.

Car l’identité nationale ne se construit pas uniquement à partir des histoires qu’une société choisit de transmettre. Elle se construit aussi à partir de celles qu’elle laisse dans l’ombre. Reconnaître pleinement l’histoire coloniale de la Belgique, c’est donc aussi reconnaître pleinement celles et ceux dont l’histoire en fait partie.

Autrice : Malika Banyundo.

Relectrices : Fariha Ali ; Gabrielle Deswaef ; Océane Blavot.


[1] Hage, G. (1998). White Nation: Fantasies of White Supremacy in a Multicultural Society. Sydney: Pluto Press.

[2] UNESCO (2016). Couleur? Quelle couleur? Rapport sur la lutte contre la discrimination et le racisme dans le football. Disponible via  https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000243665

[3] Monaville, P. (2015). A Distinctive Ugliness: Colonial Memory in Belgium. In D. Rothermund (Ed.), Memories of Post-Imperial Nations: The Aftermath of Decolonization, 1945–2013 (pp. 58–75). Cambridge: Cambridge University Press.

[4] Anderson, B. (1983). Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism. London: Verso.

[5] Hall, S. (1990). Cultural Identity and Diaspora. In J. Rutherford (Ed.), Identity: Community, Culture, Difference (pp. 222-237).

[6] Hall, S. (Ed.). (1997). Representation: Cultural representations and signifying practices. SAGE Publications.

[7] Billig, M. (1995). Banal Nationalism. London: Sage.

[8] Trouillot, M. (1995). Silencing the Past: Power and the Production of History. Boston: Beacon Press.

[9] Stanard, M. G. (2011). Selling the Congo: A History of European Pro-Empire Propaganda and Its Reception. Lincoln: University of Nebraska Press.

[10] Verbeeck, G. (2020). Legacies of an imperial past in a small nation. Patterns of postcolonialism in Belgium. European Politics and Society21(3), 292–306.

[11] Stanard, M. G. (2011). Selling the Congo: A History of European Pro-Empire Propaganda and Its Reception. Lincoln: University of Nebraska Press.

[12] Verbeeck, G. (2020). Legacies of an imperial past in a small nation. Patterns of postcolonialism in Belgium. European Politics and Society21(3), 292–306.

[13] Monaville, P. (2015). A Distinctive Ugliness: Colonial Memory in Belgium.

[14] Hage, G. (1998). White Nation: Fantasies of White Supremacy in a Multicultural Society. Sydney: Pluto Press.

[15] Dyer, Richard. (1997). White: Essays on Race and Culture. London: Routledge.

[16] Hage, G. (1998). White Nation: Fantasies of White Supremacy in a Multicultural Society. Sydney: Pluto Press.

[17] Billig, Michael. 1995. Banal Nationalism. London: SAGE Publications.

[18] Hage, G. (1998). White Nation: Fantasies of White Supremacy in a Multicultural Society. Sydney: Pluto Press.

[19] Lukaku, R. (2018). “I’ve Got Some Things to Say.” The Players’ Tribune, 18 juin 2018.

[20] https://www.stopracisminsport.org/

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