Le lookisme, ou la discrimination fondée sur l’apparence physique, influence encore largement l’accès à l’emploi et les parcours professionnels. À travers cette analyse, Ketsia Kalonji explore les mécanismes de cette discrimination, en montrant comment elle s’articule avec d’autres rapports de domination, tels que le sexisme, le racisme ou la transphobie. S’appuyant sur le projet collectif La gueule de l’emploi, elle met également en lumière des pistes concrètes pour mieux comprendre le phénomène, faire valoir ses droits et renforcer le pouvoir d’agir des personnes concernées.

Dans le cadre de notre mémoire de fin d’année en communication culturelle et sociale à l’IHECS, cinq autres étudiant·es et moi avons choisi de nous intéresser à une forme de discrimination encore largement banalisée, pourtant omniprésente dans notre société : le lookisme.
A travers notre projet La gueule de l’emploi[1], nous mettons en lumière l’impact de l’apparence physique sur l’accès à l’emploi, en particulier pour les femmes et les minorités de genre. Cette forme de discrimination influence non seulement les chances de recrutement, mais aussi la crédibilité professionnelle, la confiance en soi et les trajectoires de carrière[2].
Grâce à l’opportunité offerte par BePax de partager cette réflexion dans le cadre de ses analyses d’éducation permanente, j’ai souhaité approfondir cette question en revenant sur les mécanismes du lookisme, ses conséquences dans le monde professionnel et les pistes permettant de mieux le comprendre et le combattre.
L’objectif de ce texte est à la fois de sensibiliser à une réalité souvent invisibilisée et de mettre en lumière les ressources développées dans le cadre du projet La gueule de l’emploi, afin de soutenir les personnes confrontées à des discriminations liées à leur apparence.
Figure 1. Illustration issue du manuel La gueule de l’emploi
1. Lookisme : une discrimination taboue qui, pourtant, est partout
Le projet est né de deux constats principaux. D’une part, nous vivons dans ce qui a été décrit comme une « société de l’image et du paraître ».[3] Notre apparence y est constamment observée, scrutée et commentée, et ces jugements influencent de nombreux aspects de notre quotidien, y compris dans le monde professionnel.
D’autre part, cette pression esthétique s’exerce de manière disproportionnée sur les femmes et les minorités de genre. Les normes patriarcales[4] qui structurent encore notre société imposent des standards esthétiques genrés, hiérarchisés et souvent contradictoires, auxquels les individus doivent se conformer. Dans tous les secteurs, qu’il s’agisse du monde professionnel, des médias, de la sphère intime ou de l’espace public, les minorités de genre font face à des injonctions constantes concernant leur apparence, leur corps et leur présentation de soi, des injonctions qui sont non seulement exigeantes, mais aussi profondément discriminatoires.
Par exemple, les femmes sont fréquemment encouragées à être « belles mais pas trop », à prendre soin d’elles sans paraître superficielles, à être minces mais pas au point d’être jugées maladives, ou encore à vieillir « naturellement » tout en dissimulant les signes du temps. De ce fait, dans le monde du travail, une femme est souvent attendue comme étant soignée, maquillée et féminine, mais elle peut être disqualifiée ou sexualisée si son apparence est jugée trop séduisante. À l’inverse, une apparence perçue comme négligée peut être interprétée comme un manque de professionnalisme, ce qui révèle un double standard persistant.
Ces injonctions varient également selon les rapports sociaux de race, de genre et de culture. Les expériences du lookisme ne sont pas les mêmes pour toutes les personnes et s’articulent souvent à d’autres formes de discrimination. Les femmes noires, par exemple, sont fréquemment confrontées à des normes esthétiques eurocentrées qui dévalorisent leurs traits naturels. Leurs cheveux crépus ou leurs coiffures traditionnelles peuvent être jugés « non professionnels », les poussant à se conformer aux standards dominants. Elles subissent également une hypersexualisation de leur corps, héritée de stéréotypes racistes et coloniaux.
Les personnes trans et non-binaires font quant à elles l’objet d’autres formes de contrôle de l’apparence[5]. Elles sont souvent sommées de « prouver » leur genre à travers leur apparence, en se conformant à des codes vestimentaires et corporels fortement normés, sous peine de discrimination, de marginalisation ou de violences[6]. Cette pression à la conformité esthétique devient alors un outil de contrôle social, renforçant les hiérarchies de genre et limite les possibilités d’expression individuelle.
2. Définir le lookisme : une approche intersectionnelle

Le terme « lookisme » désigne un traitement, différent et injustifié, fondé sur l’apparence physique ou certaines caractéristiques propres d’une personne[7]. Il s’agit d’un terme parapluie qui recouvre plusieurs formes de discriminations, telles que le lookisme racisé et racialisé (lié aux effets du racisme), lookisme transphobe (lié à la transphobie), le lookisme sexiste (lié aux effets du sexisme), lookisme validiste (lié au validisme), entre autres. Parce que le lookisme se combine souvent à d’autres systèmes d’oppression, comme le sexisme, le racisme ou la transphobie, il est nécessaire d’adopter une approche intersectionnelle pour en comprendre les mécanismes. Les personnes confrontées au lookisme ne vivent pas toutes cette discrimination de la même manière. Selon leur genre, leur appartenance raciale, leur situation socio-économique, leur âge, leur handicap ou d’autres caractéristiques sociales, elles peuvent être exposées simultanément à plusieurs formes de domination et de discrimination. L’analyse intersectionnelle permet ainsi de comprendre comment ces mécanismes se croisent et se renforcent mutuellement, produisant des expériences spécifiques selon la position sociale des individus[8] [9]. Prendre en compte cette diversité des vécus est essentiel pour comprendre pleinement les réalités du lookisme et les inégalités qu’il engendre.
Figure 2. Illustration issue du manuel La gueule de l’emploi
3. Une discrimination aux conséquences bien réelles
Bien que des lois existent pour lutter contre les discriminations, le lookisme demeure une réalité en Belgique. Selon Unia, 59 % des Belges estiment que l’apparence constitue le deuxième facteur d’inégalités, juste après l’âge. À l’échelle européenne, elle est même considérée comme le premier critère d’inégalité lorsqu’une entreprise doit départager deux candidatures aux compétences équivalentes. D’autres travaux montrent qu’à compétences égales, une candidate perçue comme étant en surpoids a 30 % de chances en moins d’obtenir une réponse positive qu’une candidate mince. Ils soulignent également que, dans trois cas sur quatre, les employeur·euses privilégient une candidate considérée comme « séduisante »[10].
Parce qu’il est profondément intégré aux normes sociales, le lookisme passe souvent inaperçu. Pourtant, ses effets sont bien réels : difficultés d’accès à l’emploi, inégalités de traitement, renforcement des stéréotypes, intériorisation des jugements ou encore pression constante à se conformer à des normes esthétiques dans le cadre professionnel.
4. Des outils pour comprendre, agir et renforcer le pouvoir d’agir
Face à ces constats, notre groupe a développé deux outils complémentaires : un manuel d’empouvoirement et un podcast. Leur objectif n’est pas seulement d’informer sur le lookisme, mais aussi de proposer des ressources concrètes aux personnes qui y sont confrontées et de contribuer à rendre cette discrimination plus visible.
Le manuel constitue une porte d’entrée accessible sur la thématique. Il s’ouvre par un lexique expliquant les principaux concepts mobilisés, puis rassemble des témoignages, des explications sur le lookisme et les différentes formes de discrimination, des informations sur les recours juridiques existants ainsi que les coordonnées d’organismes susceptibles d’accompagner les personnes concernées.
Une attention particulière a été portée à son accessibilité. Les illustrations représentent des femmes aux morphologies, couleurs de peau et situations de handicap variées. Le contenu a été rédigé selon les principes du FALC (Facile à lire et à comprendre), avec un vocabulaire simple et précis afin de le rendre accessible au plus grand nombre, notamment aux personnes rencontrant des difficultés de lecture ou de compréhension. En complément, le podcast donne la parole à des personnes directement concernées par le lookisme. Sa réalisation a débuté par une série de micro-trottoirs auprès de femmes de différents horizons afin de recueillir leurs perceptions du terme « lookisme » et leurs expériences. Si le mot reste encore largement méconnu, la majorité des personnes interrogées ont néanmoins pu relater une situation vécue ou observée relevant de cette forme de discrimination. Le podcast approfondit ensuite les récits de deux femmes ayant subi du lookisme dans leur parcours professionnel. Ces témoignages permettent de saisir concrètement comment cette discrimination se manifeste et quelles conséquences elle peut avoir sur les trajectoires professionnelles. L’une des intervenantes, originaire d’Amérique latine, raconte par exemple avoir été confrontée à une forte hypersexualisation ainsi qu’à des remarques racistes et sexistes. Lors d’un entretien d’embauche pour un poste d’assistante de production à la radio, un recruteur lui a demandé de se lever et de se tourner afin d’observer son physique, alors que celui-ci n’avait aucun lien avec les compétences requises pour exercer cette fonction.
5. Rendre le lookisme visible pour mieux le combattre
Parce que le lookisme peut avoir des conséquences importantes sur les parcours professionnels et personnels, il est essentiel de le rendre visible, d’en parler et de le dénoncer collectivement. Cela implique également de mieux informer les personnes concernées sur leurs droits et sur les recours existants.
Parmi les premières pistes proposées dans le manuel figure l’importance de rompre l’isolement. Échanger avec des proches, des associations ou des espaces de discussion peut permettre de mettre des mots sur une expérience parfois difficile à identifier et de prendre conscience que ces situations ne sont ni normales ni acceptables.
Le manuel rappelle également qu’il est possible d’effectuer un signalement auprès d’organismes spécialisés dans la lutte contre les discriminations. Lorsque des faits similaires sont rapportés de manière répétée, ces signalements peuvent alimenter des enquêtes et contribuer à faire évoluer les pratiques. Le guide explique également dans quelles situations une plainte peut être déposée et comment constituer les éléments de preuve nécessaires.
Au-delà de ces démarches, l’enjeu est aussi collectif. Mieux faire connaître le lookisme permet de questionner les normes esthétiques qui traversent le monde du travail et de remettre en cause des pratiques discriminatoires encore largement banalisées.
6. Conclusion
Les recherches menées dans le cadre du projet La gueule de l’emploi, nourries par les échanges avec des personnes concernées et des professionnel·les du monde associatif, montrent que le lookisme demeure une discrimination largement invisibilisée malgré ses effets concrets sur les parcours de vie. Les expériences recueillies mettent également en évidence que cette discrimination ne touche pas toutes les personnes de la même manière : elle se combine à d’autres rapports de domination, notamment liés au genre, à la race, à la transidentité ou au handicap.
En proposant des outils de sensibilisation, des ressources juridiques et des témoignages, le projet entend contribuer à une meilleure reconnaissance du lookisme et au renforcement du pouvoir d’agir des personnes concernées.
Pour découvrir l’ensemble des ressources développées dans le cadre de La gueule de l’emploi, rendez-vous sur www.lagueuledelemploi.be.
Le podcast, qui contient des témoignages pouvant heurter la sensibilité de certaines personnes, constitue un complément précieux pour mieux comprendre les réalités vécues par les personnes confrontées au lookisme dans le monde professionnel.
Autrice : Ketsia Kalonji.
Editrices : Malika Banyundo et Solange Umuhoza.
Relectrices : Delphine Moujahid, Fariha Ali, Gabrielle Deswaef et Océane Blavot.
[1] Outils pédagogiques disponibles sur le site https://lagueuledelemploi.be/
[2] Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. (s.d.). Plafond de verre. https://igvm-iefh.belgium.be/fr/themes/ travail/plafond-de-verre
[3] Suroçaj, A. (2019). Apparence physique et discrimination à l’embauche : quelle protection ? e-legal, Revue de droit et de criminologie de l’ULB, (3)
[4] Le patriarcat est une des formes d’organisation (structuration) sociale (comme le racisme) dans laquelle, les hommes reçoivent un privilège de pouvoir dans les domaines politique, économique, culturel, religieux et symbolique. Cette supériorité leur confère un rôle dominant dans la famille, le couple hétérosexuel, et dans bien d’autres institutions et fonctionnements de groupe.
[5] Amnesty International France. (n.d.). Qu’est-ce qu’une personne transgenre ? Récupéré le 30 mai 2025 sur le site https://www.amnesty.fr/focus/transgenre
[6] Genres Pluriels. (2016, 11 février). Identité de genre et expression de genre. Récupéré le 30 mai 2025 sur le site https://www.genrespluriels.be/Identite-de-genre-et-ex pression-de-genre
[7] Suroçaj, A. (2019). Apparence physique et discrimination à l’embauche : quelle protection ? e-legal, Revue de droit et de criminologie de l’ULB, (3)
[8] Crenshaw, K. (1991). Mapping the margins: Intersectionality, identity politics, and violence against women of color. Stanford Law Review, 43(6), 1241–1299. Récupéré le 3 mai 2025 sur le site https://www.jstor.org/stable/1229039
[9] Vettorato, C. (2023). IV. Qu’est-ce que l’intersectionnalité ? Dans F. Regard et A. Tomiche Déconstructions queer : Les fondamentaux (p. 101-138). Hermann. https://doi. org/10.3917/herm.regar.2023.01.0101
[10] Suroçaj, A. (2019). Apparence physique et discrimination à l’embauche : quelle protection ? e-legal, Revue de droit et de criminologie de l’ULB, (3)