Le mot est partout. Sur les réseaux sociaux, dans les formations, les associations ou les mouvements sociaux, chacun·e est invité·e à devenir un·e « allié·e ». Mais derrière cette popularité se cache une question essentielle : de quoi parle-t-on réellement ? Cette analyse propose de revenir sur les origines du concept et montre pourquoi l’alliance relève moins d’une identité que d’une pratique politique.

1. Pourquoi parler d’allié·e aujourd’hui ?
Aujourd’hui, dans différentes luttes, qu’elles soient féministes, antiracistes ou LGBTQIA+, la notion d’« allié·e » revient de manière récurrente. Pourtant, malgré son usage fréquent, le terme reste souvent flou. Il existe alors un risque : celui de se revendiquer allié·e sans réelle pratique politique derrière cette posture. Cela entretient une confusion entre ce que signifie concrètement être allié·e, et l’image morale ou identitaire que certaines personnes souhaitent projeter d’elles-mêmes.
L’objectif de cette analyse est donc de clarifier ce que signifie être allié·e aujourd’hui. Il s’agira de sortir d’une vision simpliste ou uniquement morale de l’alliance, pour plutôt la penser comme une pratique située, relationnelle et profondément politique. Nous allons d’abord resituer d’où vient le terme, comment le mettre en pratique et les grands pièges à éviter.
2. D’où vient la notion d’allié·e ?
Le concept d’alliance trouve d’abord ses racines dans le vocabulaire militaire. Être allié signifiait répondre à l’appel d’un autre groupe face à une menace commune, en apportant un soutien matériel, humain ou militaire. L’alliance impliquait alors une solidarité concrète, parfois au prix de sa propre vie, dans une logique de survie collective.[1]
Cette idée est progressivement réinvestie dans les luttes sociales. Les premiers usages militants documentés apparaissent dans le mouvement des droits civiques aux États-Unis, dans les années 1960. Le terme désigne alors des personnes blanches engagées aux côtés des luttes noires. Par exemple, Martin Luther King évoque dès 1963 la communauté noire et ses allié·e·s au sein de la communauté blanche. Cette référence témoigne d’un usage précoce du mot, sans pour autant démontrer que la notion d’« allié·e » constituait déjà un concept politique stabilisé au sens où nous l’entendons aujourd’hui.
Au début des années 1990, le terme allyship (alliance) se diffuse dans les universités nord-américaines. Il est notamment utilisé pour désigner les étudiant·e·s hétérosexuel·le·s qui s’engagent aux côtés des étudiant·e·s gays, lesbiennes et bisexuel·le·s afin de lutter contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle. Dans ce contexte, les auteurs Washington et Evans proposent l’une des premières définitions largement reprises du concept : une personne alliée est un membre d’un groupe majoritaire qui agit, dans sa vie personnelle et professionnelle, pour combattre les oppressions en soutenant et en défendant les groupes qui les subissent.[2]
L’idée d’alliance évolue alors progressivement. D’un soutien ponctuel, elle devient une pratique politique plus consciente, qui suppose une réflexion sur les privilèges, les rapports de pouvoir et les formes concrètes de solidarité.
Cependant, cette évolution s’accompagne aujourd’hui d’un autre phénomène. Le terme semble parfois glisser d’une pratique politique vers une identité revendiquée. Être allié·e devient moins une manière d’agir qu’une manière de se définir. C’est précisément ce déplacement, de l’action vers l’étiquette, que cette analyse propose d’interroger.
3. Faut-il encore parler d’allié·es ?
Ces dernières années, le terme allié·e a lui-même fait l’objet de nombreuses critiques dans les milieux militants. Certaines personnes lui reprochent de pouvoir devenir une identité valorisante ou une étiquette que l’on s’attribue sans que celle-ci ne s’accompagne nécessairement d’un engagement concret. Pour dépasser cette limite, d’autres notions ont été proposées, comme celles d’« complice »[3][4] [5], de « co-conspirateur·rice »[6] ou encore de « camarade de lutte »[7].
Ces termes mettent davantage l’accent sur l’action que sur l’identité. L’objectif n’est plus seulement de soutenir une cause, mais de contribuer activement à transformer les rapports de pouvoir qui la traversent.
Sans trancher ce débat terminologique, ces propositions ont le mérite de déplacer l’attention du statut vers la pratique. Au fond, la question n’est peut-être pas tant de savoir quel est le « bon » terme, mais comment construire des formes de solidarité qui soient réellement attentives aux rapports de pouvoir, aux besoins exprimés par les personnes concernées et aux transformations concrètes qu’elles rendent possibles.
Cette lecture rejoint celle développée par Layla Saad dans Moi et la suprématie blanche (Me and White Supremacy). En s’appuyant sur une définition de PeerNetBC, elle rappelle que l’alliance est avant tout une pratique active, constante et exigeante, fondée sur un travail de remise en question, de solidarité et de responsabilité. Plus encore, elle insiste sur un point fondamental : l’alliance n’est pas une identité que l’on s’attribue soi-même. Elle se construit dans le temps, au travers d’actions cohérentes, et sa pertinence ne peut être évaluée uniquement par la personne privilégiée, mais aussi par les personnes et les groupes avec lesquels elle cherche à construire une relation de solidarité.[8]
4. Entre privilèges et pratique politique
a) Sortir d’une vision morale
Être allié·e ne devrait pas devenir une nouvelle manière d’exprimer sa qualité morale ou de prouver que l’on est une “bonne personne” qui soutient les groupes opprimés. Lorsque l’alliance est pensée principalement sous cet angle, elle risque de pousser certaines personnes à rechercher en permanence la validation des personnes concernées afin de se rassurer sur elles-mêmes ou sur leur engagement.[9]
La prise de conscience des privilèges conduit souvent à deux impasses. Certaines personnes réagissent par le déni en refusant de reconnaître l’existence des rapports de domination. D’autres, au contraire, développent un fort sentiment de culpabilité qui les conduit à rechercher le pardon ou à se retirer de l’action. Or, la posture d’allié·e consiste précisément à sortir de cette alternance entre déni et culpabilité pour transformer la prise de conscience en engagement concret.[10]
Il devient alors essentiel de déplacer la question de ce que “je suis” vers ce que “je fais concrètement”. L’enjeu n’est pas tant de se définir comme allié·e, mais de réfléchir aux effets réels de ses pratiques, à sa capacité d’écoute, de remise en question et d’action dans des contextes précis.[11]
b) Lien avec les privilèges
Réfléchir à une posture d’allié·e implique avant tout un travail de questionnement sur les rapports de pouvoir qui structurent nos sociétés. Cela demande notamment de reconnaître ses positions sociales liées à la race (en tant que construction sociale), à la classe, au genre ou encore à la validité (le fait d’être ou non en situation de handicap). Ainsi, cela permet de comprendre la manière dont celles-ci influencent nos expériences, nos opportunités et notre capacité d’action.
Être extérieur·e à une oppression ne signifie pas pour autant être neutre face à celle-ci. Dans une société traversée par des rapports de domination, la neutralité tend souvent à maintenir l’ordre existant et les privilèges qui l’accompagnent. Reconnaître ses privilèges implique donc une responsabilité politique : celle d’utiliser les ressources, la crédibilité ou les espaces auxquels nous avons accès pour soutenir les personnes directement concernées plutôt que de parler à leur place.
Concrètement, cela peut passer par différentes actions : le fait d’écouter sans recentrer la discussion sur soi ; de s’informer de manière autonome ; d’intervenir face à des propos ou des situations discriminantes; de relayer les analyses et les revendications des personnes concernées ; de partager des espaces de parole ou encore de redistribuer certaines ressources, qu’il s’agisse de temps, d’argent, de réseau ou de visibilité. Cela suppose également d’accepter la critique, de remettre régulièrement ses pratiques en question et de soutenir les mobilisations dans la durée. Enfin, cela implique surtout un réel partage de pouvoir, particulièrement le pouvoir de décision et d’action.
Construire une telle pratique demande toutefois un véritable travail réflexif. Divers textes invitent ainsi les personnes souhaitant devenir alliées à se poser plusieurs questions essentielles[12] [13]:
- Prenons-nous le temps de nous informer sur les situations vécues par les personnes concernées ?
- Sommes-nous prêt·e·s à entendre leurs besoins réels et à agir selon ce qu’elles expriment ?
- Accepterions-nous de renoncer à certains privilèges si nécessaire ?
- Sommes-nous prêt·e·s à prendre certains risques, voire à perdre certaines relations, pour défendre une lutte ?
L’enjeu est alors de passer progressivement de « Je veux être allié·e » à « Comment puis-je agir concrètement, ici et maintenant ? »
c) Une pratique située, imparfaite et évolutive
Il est difficile de donner une définition fixe ou une liste universelle des « bonnes » pratiques d’allié·e. L’alliance est avant tout une pratique située : elle dépend des contextes, des luttes concernées et des rapports de pouvoir dans lesquels elle s’inscrit.[14]
Elle est également imparfaite, car il n’existe pas de « bon allié universel ». Les personnes bénéficiant de privilèges resteront influencées par les structures dans lesquelles elles ont été socialisées. Faire des erreurs, être remis·e en question ou devoir réajuster ses pratiques fait donc partie intégrante du processus.[15]
Elle est enfin évolutive. Les besoins politiques d’une lutte changent au fil du temps, tout comme les attentes adressées aux allié·es. Une pratique pertinente dans un contexte peut devenir insuffisante dans un autre, ce qui suppose un apprentissage continu et une capacité d’adaptation.[16]
5. Les pièges à éviter
Penser l’alliance comme une pratique politique implique également de rester attentif·ve à certaines dérives qui peuvent progressivement vider cette posture de son sens politique. Même avec de bonnes intentions, certaines attitudes peuvent finalement recentrer l’attention sur la personne alliée plutôt que sur les luttes elles-mêmes.
Un premier piège fréquent est celui du sauveur, souvent désigné par le terme de white saviorism. Cette posture apparaît lorsqu’une personne privilégiée se perçoit comme celle qui va “sauver”, “éduquer” ou “libérer” les groupes opprimés. Les personnes concernées deviennent alors davantage des objets d’aide que des acteurs·trices politiques à part entière.[17]
Un autre risque est celui de l’exceptionnalisme, résumé par des phrases comme : « moi, je ne suis pas comme les autres ». La personne privilégiée se distancie symboliquement du système en assumant qu’elle est l’exception dans celui-ci. [18]
L’alliance peut également devenir une forme d’auto-proclamation identitaire. Se définir soi-même comme “allié·e” peut donner l’impression qu’il s’agit d’un statut acquis une fois pour toutes, alors que l’alliance devrait plutôt être comprise comme une pratique continuellement remise en question.[19]
Enfin, les réseaux sociaux et certains espaces militants peuvent encourager des formes de performance militante, où l’objectif devient parfois davantage d’être perçu·e comme engagé·e que de participer concrètement aux luttes. Dans ces situations, la mise en scène de son engagement peut prendre plus de place que les besoins réels des personnes concernées.[20]
Dans l’ensemble, ces différentes dérives ont un point commun : elles tendent à recentrer l’attention sur la personne alliée, ses intentions ou son image, plutôt que sur les rapports de pouvoir et les luttes elles-mêmes. Or, penser l’alliance comme pratique politique demande précisément de déplacer le regard de soi vers l’action collective et les transformations sociales concrètes.
Conclusion
Au fond, le débat ne porte peut-être pas sur le mot « allié·e », mais sur notre manière de concevoir la solidarité. Une solidarité qui ne se réduit ni à une identité, ni à une posture morale, mais qui se construit dans les actes, les relations et les responsabilités que l’on choisit d’assumer. Penser l’alliance comme une pratique politique, c’est accepter qu’elle soit située, imparfaite et évolutive. C’est reconnaître qu’elle demande de l’humilité et de l’écoute autant que de l’action.
Après tout, les luttes sociales n’ont jamais eu besoin de “bonnes personnes”. Elles ont besoin de personnes prêtes à apprendre, à partager le pouvoir, à prendre des risques lorsque c’est nécessaire et à construire, avec les personnes directement concernées, des solidarités capables de transformer durablement nos sociétés.
Autrice : Fariha Ali
Relectrices : Malika Banyundo ; Gabrielle Deswaef ; Océane Blavot ; Pascale Piron.
[1] Murdock, S. « A Micro History of Allyship and the Future of Solidarity. » LinkedIn. Last modified March 30, 2021. https://www.linkedin.com/pulse/micro-history-allyship-future-solidarity-sara-murdock-ph-d-/.
[2] Cumming-Potvin, Wendy M. « What is Allyship? A Brief History, Present and Future. » The Conversation. Last modified May 15, 2024. https://theconversation.com/what-is-allyship-a-brief-history-present-and-future-220668.
[3] Terme venant de l’anglais « accomplice », sa traduction, « complice » en français, a une connotation criminelle qui en fausse souvent le sens et l’interprétation
[4] Womens voices. « Ally, Accomplice, Co-conspirator. » YouTube. July 8, 2019. https://youtu.be/QZVILjJPreM?si=iNUKZD2Hlb1V7S27.
[5] Voir le site https://www.whiteaccomplices.org/
[6] Figueroa, Dijanna, and DJ Kast. « Are You an Ally or a Co-conspirator in the Fight for Racial Equality? » National Marine Educators Association. Last modified January 8, 2021. https://www.marine-ed.org/news/dei-dispatch-column-are-you-an-ally-or-a-co-conspirator.
[7] Abrassart, Gia, and Heleen Debeuckelaere, eds. Being Imposed Upon. Eindhoven: Onomatopee, 2020.
[8] Saad, Layla. Me and White Supremacy: How to Recognise Your Privilege, Combat Racism and Change the World. London: Hachette UK, 2020.
[9] Edwards, Keith E. 2006. « Aspiring Social Justice Ally Identity Development: A Conceptual Model. » NASPA Journal 43 (4): 39–60.
[10] Bishop, Anne. Becoming an Ally: Breaking the Cycle of Oppression in People, 3rd ed. Fernwood Publishing, 2020.
[11] Edwards, Keith E. 2006. « Aspiring Social Justice Ally Identity Development: A Conceptual Model. » NASPA Journal 43 (4): 39–60.
[12] Sklaerenn Le Gallo et Mélanie Millette, « Se positionner comme chercheuses au prisme des luttes intersectionnelles : décentrer la notion d’allié.e pour prendre en compte les personnes concernées », Genre, sexualité & société [En ligne], 22 | Automne 2019, mis en ligne le 16 décembre 2019, consulté le 06 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/6006 ; DOI : https://doi.org/10.4000/gss.6006
[13] Boutte, Gloria S., and Tambra O. Jackson. 2014. “Advice to White Allies: Insights from Faculty of Color.” Race Ethnicity and Education 17 (5): 623–42. doi:10.1080/13613324.2012.759926.
[14] Boutte, Gloria S., and Tambra O. Jackson. 2014. “Advice to White Allies: Insights from Faculty of Color.” Race Ethnicity and Education 17 (5): 623–42. doi:10.1080/13613324.2012.759926.
[15] Ibd
[16] Epler, Melinda B. How to Be an Ally: Actions You Can Take for a Stronger, Happier Workplace. New York: McGraw Hill Professional, 2021.
[17] Saad, Layla. Me and White Supremacy: How to Recognise Your Privilege, Combat Racism and Change the World. London: Hachette UK, 2020.
[18] Saad, Layla. « YOU AND WHITE EXCEPTIONALISM. » In Me and White Supremacy: How to Recognise Your Privilege, Combat Racism and Change the World. London: Hachette UK, 2020.
[19] Rodriguez, Carlos M. « Black Girl Dangerous’ Mia McKenzie Speaks at NYU Ally Week. » Washington Square News. Last modified April 21, 2016. https://nyunews.com/2016/04/14/black-girl-dangerous-mia-mckenzie-speaks-at-nyu-ally-week/.
[20] Thimsen, A. F. « What Is Performative Activism? » Philosophy & Rhetoric 55, no. 1 (2022), 83-89. doi:10.5325/philrhet.55.1.0083.