Solarpunk : rêves lumineux, angles morts et pistes pour un futur écologique et décolonial

Et si imaginer des futurs désirables était déjà une manière d'agir ? Entre utopie écologique et critique sociale, le solarpunk ouvre de nouvelles perspectives. Mais peut-il réellement penser une transition juste sans interroger les rapports de pouvoir, le colonialisme et les inégalités qui façonnent notre présent ?

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Figure 1 : Le village flottant par Commando Jugendstil.

Et si imaginer des futurs désirables était déjà une manière d’agir ? Entre utopie écologique et critique sociale, le solarpunk ouvre de nouvelles perspectives. Mais peut-il réellement penser une transition juste sans interroger les rapports de pouvoir, le colonialisme et les inégalités qui façonnent notre présent ?

Le débat écologique est aujourd’hui saturé de récits désespérés, d’effondrement imminent, d’images de catastrophes qui s’enchaînent jusqu’à épuiser notre capacité à imaginer autre chose. À l’inverse, une partie du discours dominant continue de promettre que la technologie “verte” réparera tout, mais sans remise en question de nos structures sociales et de ces technologies en elles-mêmes. Entre ces deux pôles, le solarpunk arrive comme une brèche. Il propose un futur où l’on vit autrement : des villes futuristes végétalisées, des systèmes d’énergie renouvelable, une esthétique radieuse où la solidarité et les communs remplacent le cynisme et le contrôle.

Quel est ce courant esthétique, littéraire et politique ? Le solarpunk propose-t-il réellement des pistes pour un futur plus juste, ou risque-t-il de maintenir certaines dominations systémiques sous une apparence plus “verte” ?

En tant qu’association d’éducation permanente et antiraciste, nous souhaitons analyser ce courant littéraire pour ensuite, s’en inspirer pour développer des réflexions mais aussi des actions (tels que des ateliers) autour de l’écologie et du décolonialisme (voir point 4.).

1. Les débuts du solarpunk

Le solarpunk est un courant esthétique et littéraire qui imagine des sociétés futures écologiques, solidaires et ancrées dans le vivant. Il se construit en opposition aux dystopies en science-fiction, où la technologie et les multinationales renforcent les inégalités sociales et détruisent le vivant. À l’inverse, le solarpunk propose des mondes fondés sur la coopération, la nature, les énergies renouvelables, les low-tech[1] et les communs.

Historiquement, le terme émerge au Brésil au début des années 2000. En 2008, le blog Republic of the Bees publie un texte fondateur qui contribue à définir le solarpunk comme genre littéraire.[2]En 2012, un recueil brésilien (Solarpunk: Histórias Ecológicas e Fantásticas em um Mundo Sustentável) lui donne une visibilité plus large, avant que le mouvement ne se développe sur internet comme esthétique et culture visuelle.[3]

Le solarpunk s’inspire notamment de l’Art nouveau[4], dans son rejet de l’industrialisation et son retour aux formes organiques,[5] mais il est aussi profondément politique. Les manifestes[6] qui circulent en ligne mettent en avant plusieurs idées fortes :

  • un optimisme revendiqué, comme réponse à un imaginaire écologique saturé par la peur ;
  • une dimension “punk”, entendue comme contre-culture, critique du capitalisme et ouverture à des perspectives décoloniales ;
  • une attention à la justice sociale autant qu’à la durabilité écologique ;
  • une volonté de valoriser des savoirs situés[7], notamment issus de contextes non occidentaux (low-tech, débrouille, innovation vernaculaire).

Figure 2. Daniele Turturici

Cet imaginaire irrigue aujourd’hui différents champs culturels. On peut en retrouver des échos dans :

  • Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin, pour son anarchisme écologique et l’importance des communs ;
  • Nausicaä de la Vallée du Vent de Hayao Miyazaki, qui oppose militarisme extractiviste et respect du vivant ;
  • The Wild Robot, qui explore une cohabitation entre technologie et nature ;
  • Terra Nil, jeu vidéo centré sur la restauration des écosystèmes ;
  • ou encore le Wakanda dans Black Panther, souvent cité comme exemple d’imaginaire solarpunk et afrofuturiste mêlant technologies avancées, écologie et ancrage culturel africain.

Une autre référence marquante est Dear Alice, une publicité animée devenue virale, qui met en scène un futur agricole harmonieux fait de communautés locales autosuffisantes et de nature régénérée. Bien qu’issue du marketing, elle a été largement réappropriée comme une “carte postale” de ce futur désirable.

Figure 3. Image par Daniel Clarke pour « Chobani animated », publicité « Dear Alice ».

Dans un contexte marqué par la multiplication des dystopies et la montée de l’éco-anxiété[8], le solarpunk attire parce qu’il propose autre chose : des futurs désirables. La transition écologique n’y apparaît plus seulement comme une contrainte, mais comme une invention collective. Cette projection ouvre un espace où la joie, la coopération et la créativité redeviennent possibles.

2. Quand les rapports de pouvoir sont oubliés

Là où le solarpunk devient fragile, c’est lorsqu’il oublie que les futurs ne naissent jamais dans le vide. Ils émergent d’une Histoire. Et cette Histoire, pour l’écologie, est profondément marquée par le colonialisme et les rapports Nord/Sud.

Aujourd’hui, une grande partie des récits solarpunk, souvent produits dans des contextes occidentaux, imaginent des sociétés écologiques apaisées sans aborder les inégalités environnementales actuelles. Les quartiers populaires, les diasporas ou les peuples autochtones sont peu présents, ou restent en arrière-plan. Les violences policières, les frontières, les inégalités de logement, les rapports de classe et de genre disparaissent au profit de jolis décors. On retrouve alors des personnages souvent blancs, éduqués, déjà sensibilisés à l’écologie, disposant de ressources importantes. Autrement dit, un imaginaire qui invisibilise, même involontairement, les réalités raciales et sociales qui structurent le présent et ainsi, reproduit une blanchité implicite.[9] Or, des penseur·euse·s comme Arturo Escobar ou Malcom Ferdinand rappellent que toute transition écologique doit partir des territoires autochtones, de leurs histoires et de leurs savoirs, et intégrer les enjeux de colonialité.[10] Ils montrent que la crise écologique n’est pas seulement une crise environnementale : elle est aussi le prolongement d’une histoire d’exploitation des terres, des ressources et des populations. Penser une transition juste suppose donc de reconnaître que les communautés qui subissent le plus les conséquences des dérèglements climatiques sont souvent celles qui ont le moins contribué à les provoquer.[11]

Les technologies “vertes” sont présentées comme une solution : on parle de panneaux solaires scintillants, de batteries propres, de mobilité décarbonée… mais rarement de l’extraction du cobalt, des terres rares, ou des conditions de travail qui rendent ces technologies possibles. Pourtant, leur extraction entraîne souvent la destruction d’écosystèmes, l’accaparement de terres, la pollution des sols et de l’eau, ainsi que l’exploitation de travailleurs.euses, principalement dans les pays du Sud. Cette logique extractiviste consiste à continuer à puiser toujours plus de ressources dans certains territoires pour alimenter le mode de vie de populations occidentales et blanches. Un solarpunk qui ne questionne pas la dimension extractiviste de la transition écologique risque de devenir un greenwashing fictionnel soutenant le colonialisme vert actuel: un futur propre pour les uns, bâti sur l’exploitation des autres.

De belles villes vertes ne suffisent pas si elles permettent la continuité des imaginaires coloniaux et l’exclusion d’une partie des populations. À l’inverse, une partie du mouvement insiste sur l’importance de rendre ces futurs accessibles à tou·te·s, et surtout de passer de l’imaginaire à l’action collective. [12]

Figure 4. « Postcard from a brighter future » and was created par Karl Schulschenk.

3. Une utopie irréaliste ?

Dire que le solarpunk est une utopie n’est pas une critique. Les utopies sont essentielles : elles créent de la projection collective, elles activent le désir, elles rendent possible ce qui semblait inimaginable.[13] Mais une utopie peut être émancipatrice ou… anesthésiante, surtout lorsqu’elle refuse les conflits, lorsqu’elle efface les rapports de pouvoir, lorsqu’elle imagine la transition écologique comme un processus doux, consensuel, entièrement technologique. Alors, l’utopie devient naïve, un refuge confortable plutôt qu’un espace de transformation, et un contre-argument supplémentaire pour les détracteurs des valeurs et l’idéologie qu’elle défend.

À l’inverse, une utopie peut être un outil de lutte si elle s’inscrit dans l’histoire, dans les résistances, dans les luttes décoloniales et antiracistes. L’utopie amène un espoir, et les études montrent que l’espoir peut être un moteur politique puissant chez les groupes marginalisés, tout autant que la colère ou la peur.[14]

Cette dimension de lutte est particulièrement visible dans les imaginaires politiques issus des communautés noires, où l’imagination de futurs alternatifs,comme dans l’afrofuturisme, devient une pratique de résistance. Imaginer des mondes où l’on est libre, en sécurité et au centre du récit, c’est déjà reprendre du pouvoir sur le présent. L’imagination n’est pas un luxe : elle est une condition de transformation sociale.[15]

On le retrouve dans de nombreux imaginaires afrofuturistes ou solarpunks[16], qui ne se contentent pas de représenter des villes plus vertes, mais interrogent aussi les héritages de la colonisation, l’extractivisme, les inégalités mondiales et la souveraineté des peuples. Le Wakanda de Black Panther, par exemple, imagine une société technologiquement avancée qui échappe à l’exploitation coloniale de ses ressources, tout en questionnant les responsabilités politiques qui découlent de cette autonomie. Des recueils comme New Suns de Nisi Shawl montrent également que les futurs écologiques les plus riches sont souvent ceux qui articulent justice environnementale, mémoire et émancipation.

Le fait que le solarpunk soit né au Brésil n’est sans doute pas anodin. Le mouvement s’est développé dans un contexte où les questions écologiques croisent depuis longtemps les héritages de la colonisation, les inégalités sociales et les résistances des communautés locales. Sa diffusion internationale a pourtant parfois réduit cet imaginaire à une simple esthétique. Revenir aux racines du solarpunk, c’est donc réaffirmer que l’écologie ne peut être dissociée de la justice sociale, de la mémoire coloniale et des rapports de pouvoir.

4. Transformer le solarpunk en outil d’action sociale

Figure 5. Justice restaurative de Joan de Art (Becca Bowlin).

Pour faire du solarpunk un outil d’Éducation permanente, il faut l’ancrer dans des pratiques concrètes, des vécus et des savoirs situés. Cela implique de partir des quartiers populaires, des diasporas, des personnes confrontées à la précarité énergétique et aux inégalités environnementales. Molenbeek, Saint-Josse, Anderlecht ou Charleroi ne sont pas des marges du futur : ce sont des points de départ pour penser l’écologie autrement.

De nombreuses familles issues des diasporas portent déjà des savoirs écologiques : cultiver en peu d’espace, réparer, réutiliser, mutualiser, organiser l’entraide. Ces pratiques ne sont pas nouvelles : elles existaient aussi dans de nombreuses sociétés européennes avant l’industrialisation, avant d’être progressivement dévalorisées par le développement du capitalisme, qui a privilégié la consommation, la propriété privée et la production de masse.[17] Dans les contextes coloniaux, cette disqualification s’est également appuyée sur une hiérarchie raciale, présentant les savoirs des peuples colonisés comme « non modernes » ou « non scientifiques ». Pourtant, ces savoirs populaires, paysans et diasporiques constituent aujourd’hui des ressources précieuses pour penser une transition écologique plus juste.

Chez BePax, en tant qu’association antiraciste et d’éducation permanente, ces réflexions nous ont notamment amené·e·s à créer des ateliers d’« imagination politique ». À travers ceux-ci, nous invitons les participant·e·s à rêver, réfléchir et construire collectivement des futurs inclusifs, tout en étant attentifs aux enjeux d’une transition écologique juste et décoloniale.

Ces espaces nous ont aussi rappelé que, dans les luttes sociales, la colère ne suffit pas toujours : l’espoir est également une ressource politique importante à cultiver. Un espoir qui ne nie pas les rapports de pouvoir, mais qui pousse à dépasser une simple écologie des “petits gestes” pour réfléchir aux transformations collectives nécessaires.

L’enjeu n’est pas seulement d’imaginer un futur vert, mais un futur juste construit avec celles et ceux que les récits dominants ont trop souvent laissés à la marge.

Autrice : Fariha Ali.

Relectrices : Océane Blavot, Gabrielle Deswaef, Pascale Piron.

Pour aller plus loin

Pour explorer les imaginaires solarpunk, afrofuturistes et décoloniaux, voici quelques ouvrages accessibles pour nourrir la réflexion collective autour des futurs écologiques et sociaux :

  • Solarpunk Beyond and Within — Francesco Verso
  • Solarpunk : vers des futurs radieux — André-François Ruaud
  • Sunvault: Stories of Solarpunk and Eco-Speculation — Phoebe Wagner & Brontë Christopher Wieland
  • New Suns — Nisi Shawl
  • Afrofuturism: The World of Black Sci-Fi and Fantasy Culture — Ytasha L. Womack
  • Black Speculative Feminisms — Cassandra L. Jones
  • Memory and Liberated Futures in Black Women’s Fiction — Cassandra L. Jones

Les images de cette analyse sont libres de droit et viennent principalement de cette librairie en ligne : https://storyseedlibrary.org/art/


[1] Le low-tech désigne des technologies simples, durables et accessibles, pensées pour répondre à des besoins essentiels avec peu de ressources, tout en étant facilement réparables et réutilisables. Des exemples : un récupérateur d’eau de pluie, un four solaire ou un vélo plutôt qu’un système hautement automatisé et énergivore.

[2] Blog Republic of the Bees,2008. From steampunk to solarpunk.  “https://republicofthebees.wordpress.com/2008/05/27/from-steampunk-to-solarpunk/

[3] L’Art nouveau est souvent présenté comme une réaction à l’industrialisation. Il s’inscrit pourtant dans un contexte de forte expansion coloniale et puise abondamment dans des motifs et des artisanats extra-européens, fréquemment appropriés sans reconnaissance de leur origine. Cette filiation nourrit d’ailleurs certaines critiques adressées au solarpunk : un imaginaire écologique ne peut se limiter à une esthétique « naturelle » s’il ne questionne pas aussi les héritages coloniaux qui ont contribué à la façonner.

[4] Shaner, A. « Solarpunk: Radical Hope. » Resilience. Last modified December 20, 2022. https://www.resilience.org/stories/2022-12-20/solarpunk-radical-hope/.

[5]Petot, A. « Le Solarpunk Ou Le Nouvel Imaginaire écolo-optimiste. » France Culture. Last modified August 25, 2025. https://www.radiofrance.fr/franceculture/le-solarpunk-ou-le-nouvel-imaginaire-ecolo-optimiste-6817037.

[6] « A Solarpunk Manifesto. » The Anarchist Library. Accessed April 23, 2026. https://theanarchistlibrary.org/library/the-solarpunk-community-a-solarpunk-manifesto.

[7] Les savoirs situés désignent des connaissances produites à partir d’une expérience, d’un territoire ou d’une position sociale particulière. Contrairement à l’idée d’un savoir universel et neutre, ils reconnaissent que notre manière de comprendre le monde dépend de notre histoire et de nos conditions de vie. En écologie décoloniale, cela conduit à valoriser les savoirs des peuples autochtones, des communautés rurales, des diasporas ou des habitant·e·s des quartiers populaires, dont les pratiques et les expériences sont essentielles pour penser une transition écologique juste.

[8] L’éco-anxiété désigne l’angoisse, la peur ou le sentiment d’impuissance provoqués par les crises écologiques et climatiques, comme les catastrophes environnementales, la perte de biodiversité ou l’impression que l’avenir devient incertain.

[9] Williams, R. « Solarpunk: Against a Shitty Future. » Los Angeles Review of Books. Last modified March 10, 2018. https://lareviewofbooks.org/article/solarpunk-against-a-shitty-future/.

[10] Ferdinand, Malcom. «  »Coloniality »: An Essay by Malcom Ferdinand (Keywords: Ecology; Anthropocene; Decolonial Thought). » The Philosopher. Last modified December 6, 2022. https://www.thephilosopher1923.org/post/the-new-basics-coloniality.

[11] Pour aller plus loin, voir notre analyse « Introduction à l’écologie décoloniale »

[12] Shaner, A. « Solarpunk: Radical Hope. » Resilience. Last modified December 20, 2022. https://www.resilience.org/stories/2022-12-20/solarpunk-radical-hope/.

[13] Pour aller plus loin, lire : Zanin, S. (2021). L’existence sociale de l’utopie. Diogène, 273-274(1), 23-34. https://doi.org/10.3917/dio.273.0023.

[14] Phoenix, Davin L. « Black hope floats: Racial emotion regulation and the uniquely motivating effects of hope on black political participation. » Journal of Social and Political Psychology 8, no. 2 (2020), 662-685. doi:10.5964/jspp.v8i2.847.

[15] Hill-Jarrett, T. G. « The Black radical imagination: a space of hope and possible futures. » Frontiers in Neurology 14 (2023). doi:10.3389/fneur.2023.1241922.

[16] L’afrofuturisme et le solarpunk sont deux courants distincts, mais complémentaires. L’afrofuturisme, dont le terme est forgé en 1993, place au centre les expériences, les histoires et les futurs des communautés noires, en interrogeant les héritages de l’esclavage, du colonialisme et du racisme. Le solarpunk, apparu au début des années 2000 au Brésil, imagine quant à lui des futurs écologiques fondés sur la coopération, la durabilité et les communs. Les deux se rejoignent lorsqu’ils montrent qu’un futur désirable ne peut être pensé sans justice sociale ni remise en question des rapports de pouvoir.

[17] Zhang, Wendy. « African Diasporic Ecological Knowledge and Regenerative Agriculture | GFF ’25 — Yale Sustainable Food Program. » Yale Sustainable Food Program. Last modified November 10, 2025. https://www.sustainablefood.yale.edu/voices-blog/african-diasporic-ecological-knowledge-and-regenerative-agriculture.

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