Patrice Lumumba, un nom qui continue de faire lutte

À l’occasion du Lumumba Day, cette analyse revient sur l’histoire, l’héritage politique et les mémoires autour de Patrice Lumumba. Elle montre comment sa figure continue d’inspirer les luttes décoloniales et antiracistes, bien au-delà du Congo, notamment à travers la poésie, le rap et le football.

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À l’occasion du Lumumba Day, cette analyse revient sur l’histoire, l’héritage politique et les mémoires autour de Patrice Lumumba. Elle montre comment sa figure continue d’inspirer les luttes décoloniales et antiracistes, bien au-delà du Congo, notamment à travers la poésie, le rap et le football.

1. Du stade à la rue : Lumumba comme cri populaire

Le nom de Patrice Lumumba surgit là où on ne l’attend pas toujours : non comme une figure figée des manuels, mais comme un symbole vivant de dignité et de refus de l’injustice. Lors de la Coupe d’Afrique des nations 2026, un supporter congolais, Mboladinga, a marqué les esprits par sa ressemblance avec Lumumba et par son geste de commémoration, reprenant sa posture emblématique, bras levé, tout au long du match.[1] Le football, espace populaire par excellence, devient alors un lieu de mémoire vivante. On y convoque Lumumba pour exprimer la fierté et rappeler que les luttes décoloniales ne sont pas terminées.

À l’occasion du Lumumba Day, le 17 janvier, nous proposons de revenir sur son histoire, son héritage politique et la manière dont sa mémoire continue de traverser les luttes actuelles.

2. Qui était Patrice Lumumba ?

Patrice Lumumba est une figure majeure de l’indépendance congolaise. En 1958, il fonde le Mouvement National Congolais (MNC), qui défend la fin de la domination belge et l’émancipation politique du peuple congolais. Panafricaniste convaincu, il incarne une rupture avec l’ordre colonial et porte le projet d’un Congo unifié, maître de ses ressources et de son destin.[2] [3]

Après les élections de mai 1960, il devient le Premier ministre du Congo indépendant. Le 30 juin 1960, lors de la cérémonie d’indépendance, il prononce un discours resté célèbre non prévu par le protocole. Il y répond au ton paternaliste du roi Baudouin et rappelle la violence, l’exploitation et les humiliations de la colonisation belge.[4] [5]  

Quelques mois plus tard, Lumumba est renversé, puis exécuté au Katanga le 17 janvier 1961.

3. Une mémoire conflictuelle avec la Belgique

Des travaux historiques et une commission parlementaire ont établi une lourde responsabilité morale de la Belgique dans les événements ayant mené à son assassinat, notamment par des pressions politiques, le soutien à ses adversaires et son transfert vers le Katanga sans garanties de sécurité.[6]

Les excuses officielles[7] et la restitution de sa dent en 2022[8] relèvent d’une reconnaissance limitée, principalement symbolique, qui a aussi révélé les failles du travail mémoriel belge et la faible place accordée aux voix de sa famille.[9] L’inauguration de la place Patrice Lumumba à Bruxelles en 2018 constitue néanmoins une première reconnaissance dans l’espace public.[10]

Ces débats montrent que la colonisation reste un angle mort de la mémoire nationale belge, et que Lumumba demeure une figure dérangeante parce qu’il oblige à affronter la violence structurelle du projet colonial.

4. Un symbole de résistance qui dépasse le Congo et la Belgique

Très vite, Lumumba dépasse le cadre congolais pour devenir une figure panafricaine et un symbole mondial des luttes décoloniales. Après son assassinat, des mobilisations ont lieu bien au-delà de l’Afrique. Sa figure est largement reprise dans les arts, la culture et la littérature.

Dans la poésie, le théâtre et les œuvres francophones belges et congolaises, se construit une mémoire politique alternative qui participe à sa réhabilitation symbolique et à une critique du colonialisme.[11] Ailleurs dans le monde, les artistes ne cherchent pas à raconter fidèlement sa vie, mais à faire de Lumumba un symbole de résistance face au racisme, à l’exploitation et à la domination occidentale.[12][13]

En Inde et au Pakistan, dans la tradition de la poésie progressiste urdu des années 1960, sa mort est vécue comme un choc majeur. Elle inspire des poèmes de deuil et d’appel à la mobilisation, comme Chup na raho de Makhdoom, qui associe mémoire de la violence impérialiste et injonction à ne pas se taire.[14]

Sur l’échafaud dressé au cœur du désert, la croix des espérances se dresse
Une goutte de sang perle à l’œil de l’aube
Que revienne, jour après jour, la mémoire des martyrs de la fidélité. Ne vous taisez pas
Du lieu d’exécution s’élève, encore et encore, un appel : ne vous taisez pas, ne vous taisez pas.[15]

À l’autre bout du monde, en Amérique latine, le poème To Patrice Lumumba de Roberto Armijo (1983) fait de lui une figure universelle d’espoir noir et d’émancipation. Lumumba y dépasse son contexte historique pour incarner une promesse politique durable. [16]

Tu venais de la sombre douleur qui saignait
Dans la nuit profonde de l’Afrique, tu venais d’un village
Qui souhaitait qu’un jour le monde soit aussi pour les Noirs.[17]

En Palestine, Samih al-Qasim a écrit un poème dédié à Patrice Lumumba intitulé « Patrice Lumumba », où il le dépeint comme un martyr anticolonial et un « aigle de l’Afrique ».[18]

Ô toi dont les acclamations, par leurs tremblements,
Ont secoué le Congo triste et tourmenté,
Dupé par une bande qui a asservi
Le peuple et l’a livré à un maître étranger.
Ô grand aigle d’Afrique, l’appel du soleil
Se profile et gronde dans l’univers. [19]

De nombreux poètes à travers le monde relient son assassinat aux réalités du racisme et du néocolonialisme dans leurs propres sociétés.[20] La poésie devient alors un espace de circulation transnationale de sa mémoire : non pas une simple commémoration, mais un lieu actif de politisation du passé et de résistance.

La mémoire de Lumumba circule aussi dans les formes contemporaines de poésie urbaine, notamment le rap. Aux États-Unis, où les luttes noires se sont souvent nourries de références anticoloniales, Lumumba devient une figure politique centrale.[21] Il rejoint un panthéon partagé avec Malcolm X, Martin Luther King, Marcus Garvey ou Thomas Sankara. Son nom fonctionne comme un symbole immédiatement reconnaissable de résistance noire, d’anticolonialisme et de répression politique.

Dans le rap américain, deux usages dominent. Le premier est symbolique : Lumumba apparaît dans des listes de figures héroïques, comme dans Raise the Flag (1990) de X-Clan. Le second est plus politique et narratif : il sert à dénoncer l’impérialisme, la trahison et la violence d’État. Son assassinat est alors relié aux luttes afro-américaines contemporaines.

Dans My Country (2001) de Nas, Lumumba est présenté comme un révolutionnaire “détruit par son propre pays”, mis en parallèle avec d’autres figures assassinées. Le morceau insiste sur la trahison politique et la violence structurelle exercée contre les leaders noirs.

Ceci s’adresse à toutes les personnes, partout dans le monde,
Qui essaient de se battre pour ce qui est réel, la vérité.
À Patrice Lumumba,
Qui essayait simplement de se battre pour ce qui est vrai, et qui a été détruit par son propre peuple.[22]

Chez Killer Mike, dans 40 Acres (2016), Lumumba devient explicitement une figure tutélaire de la révolte contemporaine, affirmant la continuité entre les luttes afro-américaines et les combats anticoloniaux africains. Cette filiation est encore plus incarnée dans Back Stabbers (2016) de Sammus, parente directe de Lumumba, qui lie héritage familial, assassinat politique et ingérences impérialistes.

À travers ces usages poétiques et musicaux, Lumumba n’est jamais convoqué comme une figure figée du passé, mais comme le symbole d’un combat inachevé. Sa mémoire sert à dénoncer les structures néocoloniales toujours actives, à nommer la violence systémique et à renforcer les discours en faveur d’une solidarité entre peuples dominés et d’une autodétermination réelle.

5. Faire vivre la mémoire aujourd’hui

Face aux silences institutionnels, ce sont souvent les associations, collectifs citoyens et mouvements antiracistes qui prennent le relais. Des organisations comme le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, Bruxelles Panthères, Bamko-CRAN ou Change asbl mènent des mobilisations publiques, conférences, visites guidées et campagnes politiques autour de Lumumba et de la mémoire coloniale. Ces initiatives visent non seulement à honorer Lumumba, mais aussi à politiser sa mémoire et à relier le passé aux rapports de domination contemporains.

Dans le cadre de son plan d’action actuel, BePax a fait le choix de travailler plus explicitement sur la mémoire du racisme et de la colonisation, non comme un regard tourné vers le passé, mais comme un levier pour comprendre le présent. Le Lumumba Day s’inscrit pleinement dans cette démarche. Pour BePax, il ne s’agit pas simplement de commémorer, mais de produire du contre-savoir et de contribuer à l’émergence de contre-récits ancrés dans les vécus, les luttes et les savoirs minorisés.

Travailler autour de Lumumba, c’est affirmer que la mémoire est un enjeu politique à part entière, indispensable pour nourrir l’esprit critique, soutenir les mobilisations collectives et penser la justice, l’égalité et la décolonisation aujourd’hui.

Fariha Ali.


[1] Adil, H. (2026, January 8). ‘Symbol of pride’: DR Congo superfan Mboladinga leaves AFCON as a hero. Al Jazeera. https://www.aljazeera.com/sports/2026/1/8/dr-congo-superfan-mboladinga-lumumba-vea-leaves-afcon-as-a-hero

[2] Patrice Lumumba, a Pan-African icon. (2025, February 24). I AM History. https://www.iamhistory.co.uk/home/2021/7/4/patrice-lumumba-pan-african-icon

[3] De Witte, L. (2016, January 19). Patrice Lumumba’s speech: Ludo de Witte revisits the birth of the Repu. Verso. https://www.versobooks.com/blogs/news/2437-patrice-lumumba-s-speech-ludo-de-witte-revisits-the-birth-of-the-republic-of-congo-30th-june-1960

[4] Lumumba’s speech: Lessons in seizing the archive. (n.d.). Home – BFMAF. https://bfmaf.org/essay/lumumbas-speech-lessons-in-seizing-the-archive/

[5] Mbadinga, F. E. (2025, May 19). Why Lumumba’s 1960 call to freedom was a speech like no other. TRT Afrika – Breaking News From Africa And Around The World. https://www.trtafrika.com/english/article/2ed95e3bec9d

[6] Chambre des représentants de Belgique. (2001). Rapport de la Commission d’enquête parlementaire chargée de déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle de responsables politiques belges. Bruxelles : Chambre des représentants.

[7] Stroobants, J. P. (2022, June 21). Belgium prime minister officially apologizes for the death of Patrice Lumumba. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/en/le-monde-africa/article/2022/06/21/prime-minister-of-belgium-officially-apologizes-for-the-death-of-patrice-lumumba_5987567_124.html

[8] Shapiro, A., Valentine, A., & Mehta, J. (2022, June 21). Belgium returned a single tooth to the Congo this week. Here’s why. NPR. https://www.npr.org/2022/06/21/1106280226/belgium-colonialism-democratic-republic-congo-lumumba-tooth

[9] Delescluse, A., & Murhula A. Nashi, E. (2023). Note sur le retour de la dent de Patrice Lumumba : restitution, politique et médias. Cahiers d’études africaines, 251–252, 859–878. https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.45708

[10] Cammaert, F. (2018, July 3). Brussels’ Lumumba Square: A site of controversy. BUALA. https://www.buala.org/en/city/brussels-lumumba-square-a-site-of-controversy

[11] Bobineau, J. (2025, October 30). The literary representation of Patrice Lumumba. Universität Würzburg – Universität Würzburg. https://www.uni-wuerzburg.de/en/accuw/research/cultural-and-literary-studies/the-literary-representation-of-patrice-lumumba/

[12] Charlton, M. (2025, August 21). Patrice Lumumba in Global Poetry. The Contrapuntal – In defiance of hegemony. https://thecontrapuntal.com/patrice-lumumba-in-global-poetry/

[13] Op. Cit 13.

[14] Mir, A. H., & Mir, R. (2006). Anthems of resistance: A celebration of progressive Urdu poetry. New Delhi: Roli Books Private.

[15] Traduction française littérale réalisée par l’autrice à partir du texte original en urdu. « Aur oonchi hui sehra mein umeedon ki saleeb/Aur ik qatra-e khoon chashm-e sahar se tapka/Roz ho jashn-e shaheedaan-e wafa, chup na raho/Baar baar aati hai maqtal se sada, chup na raho, chup na raho»

[16] Charlton, M. (2025, August 21). Patrice Lumumba in Global Poetry. The Contrapuntal – In defiance of hegemony. https://thecontrapuntal.com/patrice-lumumba-in-global-poetry/

[17] Traduction française littérale réalisée par l’autrice à partir du texte en anglais. “You came from the dark sorrow that bled / in the deep African night, you came from a village / wishing that tomorrow the world would also be for blacks.”

[18] Awad, S. (2021, December 29). EN IMAGES : L’histoire de la solidarité entre la communauté noire et Les Palestiniens. Middle East Eye édition française. https://www.middleeasteye.net/fr/actu-et-enquetes/palestine-black-lives-matter-noirs-americains-solidarite-lutte-colonialisme

[19] Traduction française littérale réalisée par l’autrice à partir du texte en anglais. « O you cheers whose tremors
Rocked the sad, tormented Congo/Hoodwinked by a gang that slave-drove/The people and delivered them to a foreign master/O great eagle of Africa, the calling of the sun/Looms and thunders in the universe.”

[20] Exemples : Olive Senior (Jamaïque), Samih al-Qasim (Palestine), Keorapetse Kgositsile (Afrique du Sud), Shilia Kaaya (Tanzanie), Atukwei Okai (Ghana), Njoto (Indonésie) ou encore Langston Hughes (États-Unis)

[21] Huskens, G., & Goddeeris, I. (2019). Lumumba in the Hood: The Legacy of Patrice Lumumba in Rap Music since 1990. Ghent University.

[22] Traduction française littérale réalisée par l’autrice à partir du texte original en anglais. « This goes out to everybody in the whole world/Just trying to fight for what’s real/To Patrice Lumumba/Just trying to fight for what’s real and destroyed by his own people”

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