Le racisme comme système : Et les personnes blanches, elles sont de quelle couleur ?

Ces dernières années, des voix historiquement marginalisées portent une parole dans l’espace public, charriant avec elles des concepts tels que racisme systémique, racialisation, privilèges ou blanchité. Que nous disent ces concepts ? Pourquoi les mobiliser ? Que nous disent les critiques dont ils sont l’objet ? Retour sur notre perception, certes partiale, partielle et située.

Infos pratiques

Lorsque, durant nos activités d’éducation permanente ou formations, nous abordons le passé colonial belge pour en comprendre les continuités aujourd’hui, une remarque revient presque systématiquement : « il ne faut pas juger ce qu’il s’est passé à cette époque avec les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui. C’était normal à l’époque ».

Il y a de nombreuses manières de critiquer un tel argument. Il suffit notamment de regarder l’histoire et de constater que des critiques virulentes concernant l’entreprise coloniale belge ont toujours existé, en Belgique et à l’étranger.  Le système colonial a, de tout temps, été l’objet de contestations. Plus encore, comme le rappelle le rapport des expert.es de la « Commission Congo », « (…) un tel point de vue témoigne d’une vision eurocentriste de l’histoire. Certes, le système juridique international ne condamnait pas le colonialisme à ce moment-là, mais ce système juridique international était un reflet et un pilier des rapports de force impériaux qui prévalaient à l’époque – et, dans ce cadre, les peuples colonisés n’avaient pas droit à la parole »[1]. Les violences, les humiliations et les déshumanisations n’étaient pas « normales » pour celles et ceux qui les subissaient. En d’autres termes, une question est absente concernant cet argument souvent avancé : qui l’exprime et aux yeux de qui l’exploitation coloniale était-elle jugée « normale », « conforme aux valeurs de l’époque » ? 

Ce qui nous intéresse ici, outre la remarque en elle-même, ce sont les deux réactions les plus fréquentes que notre réponse à cet argument suscite. L’étonnement, voire la surprise, d’une part : ce raisonnement est surprenant pour de nombreux.ses participant.es, qui « n’avaient jamais vu les choses ainsi ». Une observation régulière qui illustre l’immense difficulté de se situer et de penser la perspective depuis laquelle on s’exprime sur le plan racial depuis une position de domination. D’autre part, l’inconfort, voire le malaise, non seulement en raison d’une prise de conscience de la dimension raciste de leur remarque initiale, mais également – c’est du moins ainsi que nous l’interprétons – en raison de ce que notre réponse implique : la nécessité de se situer en tant que personne perçue comme blanche au sein du système raciste.

Un impensé… qui doit le rester

De manière générale, nous constatons que les personnes perçues comme blanches n’aiment pas être catégorisées de la sorte. Il y a un le plus souvent un rejet de cette catégorie, un refus de la voir nommée et plus encore de s’y voir assigné.e. Lorsque ces questions sont abordées, cela suscite la plupart du temps une forme d’indignation et de mise à distance. Après tout, pourquoi devons-nous sans cesse catégoriser les gens ? Ne sommes-nous pas des êtres humains, uniques et complexes ?

Cette mise à distance contraste pourtant avec la mobilisation croissante de cette catégorie sociale des personnes blanches dans le débat public. On entend aujourd’hui beaucoup parler d’un « racisme anti-blancs qu’on ne prend pas assez en compte ». On entend également qu’« on ne se sent plus chez nous » et qu’« on nous prend nos traditions ». Difficile de ne pas voir derrière ce « on » et ce « nos » une référence à cette catégorie sociale, bien qu’elle ne soit pas nommée comme telle. En réalité, lorsqu’elle est mobilisée, c’est le plus souvent dans un réflexe défensif qui traduit la crainte de perdre quelque chose.

Comment expliquer un tel décalage ? Comment est-il possible d’entendre des gens, dans une même discussion, dénoncer avec virulence l’utilisation de la catégorie des personnes blanches, affirmant ne pas voir les couleurs, tout en regrettant que le racisme anti-blancs n’est pas assez abordé ?

Pourquoi faut-il nommer la blanchité ?

Dans le cas des rapports de domination, il importe de penser la construction des groupes sociaux en miroir. Les personnes racisées[2] sont structurellement discriminées dans la société, mais elles ne le sont pas de manière absolue : elles sont discriminées par rapport à un autre groupe, et parce que la société est structurée autour d’une norme, pensée par et pour les personnes inclues au sein de cette norme – la blanchité.

Si nous ne nommons et ne questionnons pas cette norme, il est difficile de voir comment elle fonctionne pour (re)produire et justifier les violences racistes. Sans la nommer, elle semble ne pas exister, elle passe pour être l’évidence… du moins pour celles et ceux inclus en son sein et qui en bénéficient. De même, il importe de nommer celles et ceux qui se trouvent inclu.es dans cette norme et de réfléchir au rôle joué par ce groupe dans la perpétuation des inégalités. Une telle démarche permet également de comprendre les impacts de la race[3] sur le vécu : selon la position occupée dans le système raciste, l’expérience sociale sera différente. En ne la nommant pas, cette catégorie sociale des personnes blanches semble par contre ne pas exister et celles et ceux qui se trouvent au sein de ce groupe ont l’impression que leur expérience sociale est universelle. 

Mobiliser des catégories raciales n’est pas quelque chose d’anodin et il est compréhensible que cela suscite des réticences et des craintes. Parmi ces dernières, celle qui revient le plus souvent concerne les risques d’une essentialisation. Bien entendu, en parlant de personnes perçues comme blanches, nous ne désignons en aucun cas quelque chose de naturel ou une quelconque réalité biologique. Ni même une couleur de peau en tant que telle. Il s’agit de penser la position occupée au sein d’un système de domination. Une position qui impacte profondément le vécu des gens, qu’il s’agisse d’accès à l’emploi ou au logement, ou tout simplement du droit à vivre dignement, et même du droit à vivre tout court[4].

Des constats qui ne doivent pas empêcher de tenir compte des multiples autres éléments qui peuvent influencer le vécu d’une personne. Là encore, il ne s’agit pas de parler « des personnes blanches » comme d’un groupe homogène ayant le même positionnement et la même expérience sociale. Le genre, l’orientation sexuelle, le statut socio-économique, l’état de santé sont des facteurs – parmi d’autres – qui vont également impacter sensiblement le vécu d’un.e individu.e. Rappelons-le : lorsque l’on parle « des blancs », on parle d’une catégorie sociale et l’on s’en sert pour désigner et analyser le réel. Exactement de la même manière, nous pouvons entendre parler « des agriculteurs » qui vivent une situation très difficile. Nous savons alors que nous parlons d’une catégorie sociale et n’avons pas besoin de préciser que nous ne faisons pas référence à un groupe homogène : les agriculteurs – qui peuvent être des agricultrices – ne vivent pas toutes et tous les mêmes difficultés selon une multitude de facteurs. De même, l’appartenance à cette catégorie ne définit pas totalement les individu·es, il s’agit d’un élément parmi beaucoup d’autres. Dans le cas de la catégorie des personnes perçues comme blanches, c’est la même chose. Il s’agit avant tout de décrire le réel.

Ce que nous dit l’histoire

De manière générale, les critiques les plus souvent entendues concernant la mobilisation de cette catégorie des personnes blanches – en particulier les risques d’essentialisation et de division – se caractérisent par une absence de prise en compte de l’histoire et du contexte présent. Elles restent dans le domaine des principes, des idées abstraites, en oubliant de s’ancrer dans le réel.

Nommer la race ou les catégories raciales ne conduit pas à la division ; cette division existe. Il suffit à cet égard d’observer ce qu’il se passe autour de nous et de regarder les chiffres dont nous disposons. La mobilisation de ces termes et catégories permet plutôt de nommer l’inégalité et les processus qui les produisent.

De même, un détour par l’histoire permet d’insister sur le caractère construit et dynamique de ces catégories. Ainsi, l’historienne Aurélia Michelle nous rappelle dans son dernier ouvrage le lien intime entre l’émergence du système raciste et celle du capitalisme. Les expéditions européennes à partir de la fin du XVème siècle entrainent l’exploitation de ces territoires, avec la nécessité de déshumaniser ces populations « autres ». Comme le souligne l’historienne, intervient alors progressivement la mise en place d’un commerce triangulaire basé sur l’esclavage des populations africaines. À partir de là, il faut produire toujours plus. Ce qui nécessite toujours plus d’esclaves, et donc toujours plus de violence.

Plusieurs fictions ont alors servi à justifier le maintien et le renforcement d’une violence inouïe envers les populations esclavagisées puis colonisées. Des fictions qui évoluent dans l’espace et dans le temps, selon le contexte, afin de permettre au système de perdurer. Ainsi, lorsque l’institution de l’esclavage n’est plus tenable et que les idéaux des lumières proclament que les Hommes naissent libres et égaux, les fictions de l’Homme blanc et de la race émergent progressivement en Europe pour restreindre l’accès à la pleine citoyenneté aux anciens esclaves et aux populations colonisées[5]. A partir de la fin du XVIII se met en place l’idée d’une racialisation du monde qui postule l’existence de différentes races humaines, hiérarchisées entre elles. Un constat que les (pseudo-) sciences européennes n’auront de cesse de chercher à renforcer. 

Ainsi, un détour par l’histoire nous rappelle que les catégories raciales n’ont absolument rien de naturelles. Elles ne réduisent par ailleurs pas aux seules catégories survenues à partir du XVIIIème dans le cadre du racisme scientifique. Il s’agit de constructions sociales et politiques situées et dynamiques, qui surviennent à partir de l’arrivée des Européens dans les Amériques et qui n’ont de sens que lorsqu’elles sont pensées dans le cadre de rapports de pouvoir. En outre, historiciser permet de balayer d’un revers de main les discours si souvent entendus selon lesquels la race et la suprématie blanche sont des idées extérieures, lointaines, qui concernent les Etats-Unis. Il y a, à nos yeux, une tendance frappante, dans notre pays, à se représenter la Belgique comme un petit pays neutre, innocent, avec un sens de l’autodérision.

Si on prend la question du nazisme, il y a longtemps eu – peut-être est-ce encore le cas ? – une mise à distance importante. Après tout, le racisme concerne l’Allemagne et le troisième Reich. Mais cela ne fonctionne pas lorsque l’on observe l’ampleur de l’antisémitisme dans les débats à la Chambre dans les années 30. Dans le cas du racisme, cette mise à distance est également très observable. Mais elle ne résiste pas à une analyse de l’histoire de l’esclavage et de l’histoire coloniale, ainsi qu’à leurs continuités. Après tout, comment plusieurs siècles de violences, d’exploitation, de déshumanisation et de récits axés sur la suprématie blanche pourraient ne pas avoir laissé de traces profondes dans nos structures sociales ?

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[1] Le rapport de ce cette Commission est disponible ici Voorstel (lachambre.be).

[2] Par le terme racisé.es, nous désignons les personnes qui subissent négativement les effets du processus de racialisation. Il n’est donc pas question de renvoyer à quelque chose d’essentialisant ou naturel. De même, parler de personnes racisées en général ne signifie pas qu’il s’agit d’un groupe homogène subissant une même expérience sociale. Cette dernière divergera en fonction de nombreux éléments, par exemple sur base de considérations de classe, d’état de santé, d’orientation sexuelle, de genre, etc…

[3] Par le terme race, nous désignons un processus dynamique qui continue de produire de l’inégalité en classant et hiérarchisant les individus sur base d’une appartenance à une catégorie raciale.

[4] En témoignent en particulier les violences et meurtres policiers, mais également le racisme dans le domaine des soins de santé.

[5] Michel A. (2020), « Un monde en nègre et blanc : Enquête historique sur l’ordre racial », Seuil, 400p. 

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