L’écologie n’est pas qu’une affaire de climat : c’est une histoire de pouvoir. Pensée depuis les quartiers populaires, l’écologie décoloniale révèle les liens entre racisme, colonialisme et destructions environnementales. Elle nous invite à imaginer des modes de production et de répartition des richesses justes qui réparent enfin la Terre et nos relations sociales. Cette analyse nous permettra de démontrer comment émerge l’écologie décoloniale, sur quels constats elle repose et ce qu’elle apporte comme contre cadrage, face au discours majoritaire au regard de la crise écologique en cours.

Ce que la crise écologique révèle
Les tempêtes, inondations, canicules ou sécheresses frappent la planète entière, mais leurs effets ne sont pas répartis au hasard. Ils suivent des lignes sociales anciennes : celles de la race, de la classe et du pouvoir. Parler d’«écologie » sans regarder ces lignes revient à effacer une partie de l’histoire qui les a tracées : colonisation, esclavage, pillages, extractivisme. La crise écologique actuelle s’inscrit dans cette continuité : l’organisation du monde par les anciens empires coloniaux a mis en dépendance des territoires, des peuples et des écosystèmes (forêts rasées, sols épuisés, rivières détournées) au service d’un centre économique situé au Nord.
En Belgique, l’histoire coloniale du Congo rappelle cette imbrication du social et du naturel : violence contre les personnes et extraction massive du caoutchouc, des minerais et des terres. Aujourd’hui encore, la rhétorique de la « transition verte » peut reposer sur des chaînes d’approvisionnement qui reconduisent ces logiques dans le Sud (cobalt, cuivre, terres rares), tandis que les bénéfices se concentrent au Nord. Dans nos villes, les effets négatifs de la crise écologique (pollution, catastrophes, dégradation des milieux de vie) sont systématiquement concentrés sur les populations racisées et/ou précaires, tandis que les groupes privilégiés en sont relativement protégés.[1] Autrement dit, l’environnement lui‑même devient un espace où se rejouent et se matérialisent des rapports de race et de classe. Les nuisances (usines, décharges, logements insalubres, risques climatiques) se localisent principalement dans les territoires où vivent en majorité des personnes racisées et pauvres. Ce phénomène est appelé le racisme environnemental.
Cette mise à nu des inégalités n’est pas nouvelle. Aimé Césaire, écrivain, homme politique martiniquais, a montré comment la colonisation est une entreprise de déshumanisation et de chosification qui s’exerce à la fois sur les peuples et sur la nature, réduits à des « ressources ».[2] Frantz Fanon, psychiatre et penseur décolonial, a analysé la violence coloniale comme une structure qui fracture les êtres et les territoires, naturalise la domination et transforme les pays colonisés en zones d’extraction.[3] Quant à Édouard Glissant, poète et militant décolonial, il a éclairé la dépossession des terres et des imaginaires. Il a proposé une poétique de la relation : l’humain existe, non pas pour posséder, mais pour relier, cohabiter, inventer.[4] Ensemble, ces voix soulignent un point décisif : la domination sur les peuples et la domination sur le vivant procèdent d’un même imaginaire de conquête.
Ce que l’écologie dominante laisse dans l’ombre
Dans les pays nord-occidentaux, une partie des discours écologistes dominants universalise des expériences situées : « consommer autrement », « sauver la planète », « neutralité carbone ». En centrant la responsabilité sur les actes individuels, ces discours invisibilisent la structure : l’histoire longue de l’exploitation, l’asymétrie Nord/Sud, la financiarisation du vivant, la dépossession des peuples autochtones. Dans cette perspective, la nature est un champ de bataille[5] : l’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, le logement qu’on peut se permettre ne relèvent pas seulement de la morale, mais de rapports de force.
Or, décoloniser l’écologie signifie décentrer notre regard de ces discours dominants. Arturo Escobar[6] propose de sortir de l’universalisme eurocentré en reconnaissant des plurivers : des mondes multiples, des ontologies diverses, des manières variées d’habiter la Terre. Malcom Ferdinand[7] articule une « double fracture » coloniale et écologique. Pour se chercher, il est impossible de réparer l’une sans réparer l’autre. Il invite à une écologie de la réparation, attentive aux savoirs marginalisés, aux attachements, aux mémoires blessées.
À cette critique s’ajoute ce que l’historien Guillaume Blanc appelle le « colonialisme vert » : une manière, pour certains États et ONG du Nord, d’imposer leur vision de la nature au Sud au nom de sa protection. [8] Dans la continuité du colonialisme classique, ce colonialisme vert crée des parcs naturels en expulsant des populations locales, en criminalisant leurs pratiques agricoles ou pastorales, et en les dépeignant comme des menaces pour la biodiversité. Il reconduit ainsi l’idée que seul·e·s les expert·e·s occidentaux·ales sauraient gérer la nature, tandis que les habitant·e·s du Sud devraient se conformer à un modèle de conservation qui ne tient ni compte de leurs savoirs, ni de leurs droits. Intégrer cette critique au débat écologique permet de comprendre que la protection de l’environnement peut elle-même reproduire des rapports de domination : une écologie décoloniale refuse de sauver la nature contre les peuples, et défend au contraire une écologie qui protège à la fois les terres et ceux·celles qui y vivent.
Cette critique vaut aussi pour certaines filières dites « équitables ». Les labels qui se veulent justes peuvent reconduire une hiérarchie : un Nord sauveur, un Sud éternellement à « aider ». Décoloniser le “vert” implique donc d’ouvrir la boîte noire des chaînes de valeurs, d’écouter les premier·ère·s concerné·es, et de co-produire des alternatives où dignité, prix justes et autonomie vont ensemble.
Dans le contexte français, la pensée de Fatima Ouassak approfondit cette perspective en ancrant l’écologie décoloniale dans les réalités des quartiers populaires. Elle propose de penser l’écologie depuis les trajectoires postcoloniales, là où se cumulent dépossession territoriale, violences policières, relégation urbaine et discriminations environnementales. Pour elle, l’écologie dominante demeure largement un projet blanc de classes moyennes, déconnecté des enjeux de migration, d’exploitation postcoloniale et de racisme structurel.[9]
Ouassak développe le concept d’« écologie pirate », une écologie qui refuse l’entre-soi écologiste, valorise les références culturelles et historiques des populations racisées, et revendique la convergence des luttes écologiques, sociales et anticoloniales.[10] Dans cette perspective, il ne peut y avoir de transition écologique juste sans lutte antiraciste et internationaliste : les populations racisées sont aussi celles du « sans terre », privées d’ancrage à la fois par le colonialisme et par les politiques migratoires. Leur expérience devient alors un point de départ pour imaginer des écologies réellement populaires, ancrées, et politiquement émancipatrices. Cette reconfiguration du regard ne peut être pensée sans une analyse intersectionnelle. Comme le montrent de nombreuses militantes décoloniales, les destructions écologiques s’enracinent dans l’imbrication du capitalisme, du colonialisme, du racisme et du patriarcat.
L’écologie décoloniale comme pratique sociale
Voici cinq façons concrètes d’intégrer l’écologie décoloniale à nos pratiques environnementales.
1) Droit à la ville, droit à la nature
Dans les quartiers populaires, des collectifs se mobilisent pour transformer des friches en jardins partagés, réclamer des arbres, des points d’eau, des logements sains, une rénovation énergétique juste. L’enjeu n’est pas décoratif : il touche à la santé, à la qualité de vie, au pouvoir d’agir. Revendiquer la lutte contre la précarité énergétique, la pollution et les « déserts verts » comme enjeux antiracistes permet d’aligner politiques urbaines, climat et égalité.
2) Décoloniser la consommation « verte »
Acheter local ou bio n’est pas une fin en soi si la chaîne logistique reproduit l’extraction au Sud. Interroger l’origine, soutenir des circuits courts solidaires, des coopératives de quartier, des commerces de diasporas : autant de gestes qui reconnectent économie et dignité, ici et là-bas, en valorisant les savoirs et travaux souvent invisibilisés des femmes et des personnes racisées.
3) Reconnaître et faire place aux savoirs marginalisés
Les récits écologiques dominants ont longtemps tenu à distance les voix autochtones, afro-descendantes, féministes du Sud. Or, ces savoirs proposent une autre grammaire du vivant : interdépendance, soin, attention aux attachements et au territoire. Intégrer ces voix dans l’éducation permanente, les associations, les lieux culturels, les médias, c’est décoloniser la connaissance écologique.
4) Solidarité et réparation
L’écologie décoloniale n’est pas une posture morale, c’est un engagement relationnel, une question qui est très située[11]. Il s’agit de reconnaître les dettes écologiques et historiques, de soutenir les luttes pour la justice climatique et les réparations coloniales, et d’ouvrir des espaces où l’on répare aussi les liens : entre humains, entre humains et non-humains, entre mémoire et présent. Cela implique de re-politiser la transition : non pas une transition « sur » les communautés concernées, mais avec elles.
Rappelons-nous que certains peuples, comme les polynésien·ne·s sont déjà entré·e·s dans l’inhabitabilité de leur lieu de vie. Il faut trouver les moyens de nous sentir non pas responsables, mais concerné·e·s, en nous informant notamment auprès de sources sérieuses qui portent la voix des sud globaux.
5) Alliances concrètes, ici et maintenant
En Belgique, des réseaux associatifs locaux (coalitions antiracistes, collectifs afro-écologistes, initiatives de transition, projets d’agriculture urbaine inclusive, comités de quartier) articulent déjà justice sociale et environnementale. Ces espaces tissent des passerelles entre monde associatif, habitant·e·s, travailleur·euse·s sociaux, artistes, chercheur·euse·. Ils donnent des prises pour agir là où l’on vit, tout en nouant des solidarités avec le Sud global.
De la critique à la relation : une écologie du soin
Décoloniser l’écologie, ce n’est pas ajouter une « dimension » à l’agenda climatique. C’est changer de grille de lecture. Cela suppose :
- de mettre en évidence les continuités historiques entre colonisation et dégradation écologique ;
- de critiquer les dispositifs qui, sous couvert d’universalité, invisibilisent les rapports de domination ;
- d’agir pour réparer, redistribuer, redonner place aux voix et aux savoirs marginalisés.
Au fond, l’écologie décoloniale n’ajoute pas une cause aux autres : elle reconfigure toutes les causes. Elle rappelle que la planète ne brûle pas seule : elle brûle avec ses injustices. Et qu’aucune transition n’aura de sens si elle n’ouvre pas des chemins d’égalité : dans les conseils communaux comme dans les filières d’approvisionnement, dans les écoles comme dans les jardins partagés. C’est à ce prix que la justice climatique cessera d’être un horizon abstrait pour devenir une pratique collective.
Envie de penser des pistes concrètes d’action ?
Dans la continuité de ces réflexions, BePax souhaite lancer un groupe de travail sur l’écologie décoloniale afin d’approfondir la compréhension de cette voie porteuse d’espoir et d’en dégager des actions concrètes pour nos quartiers, nos villes et villages, … Si vous êtes intéressé·e, écrivez à info@bepax.org
Fariha Ali.
[1] Keucheyan, R. (2014). La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique. Zones.
[2] Césaire, A. (2004). Discours sur le colonialisme (éd. rev.). Présence Africaine. (Œuvre originale publiée en 1950)
[3] Fanon, F. (2002). Les Damnés de la Terre. La Découverte. (Œuvre originale publiée en 1961)
[4] Glissant, É. (1997). Traité du Tout-Monde. Gallimard. (Voir aussi : Poétique de la Relation, 1990)
[5] Ibd 1
[6] Escobar, A. (2018). Designs for the Pluriverse: Radical Interdependence, Autonomy, and the Making of Worlds. Duke University Press.
[7] Ferdinand, M. (2019). Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen. Seuil.
[8] Blanc, G. (2020). L’invention du colonialisme vert : Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain. Flammarion
[9] Ouassak, F. (2023). Pour une écologie piate. Et nous serons libres. La Découverte.
[11] Marty, L. (2025). Apprendre et Lutter AU bord du monde: Récits de mouvements pour la justice climatique. Empêcheurs de penser rond.