Sharon Geczynski : étrangère de souche

Rédigé le 7 septembre 2015

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Si j’ai rarement été confrontée au délit de faciès, en revanche, j’ai un nom qui en dit long sur mes origines et il m’arrive souvent de devoir me justifier par rapport à la politique d’un Etat dans lequel je n’habite pas

Cela fait longtemps que je suis confrontée au regard intrigué de l’autre alors que je ne suis ni bronzée ni bouclée. Physiquement, je passe pour le commun des mortels pour une européenne d’origine espagnole ou italienne, jamais vraiment pour une belge de « souche ».  Si j’ai rarement été confrontée au délit de faciès, en revanche, j’ai un nom qui en dit long sur mes origines et il m’arrive souvent de devoir me justifier par rapport à la politique d’un Etat dans lequel je n’habite pas (et cela même lors d’entretiens d’embauche). « Grâce » à mon nom de famille polonais, j’ai aussi eu droit à des propos peu aimables sur les polonaises. Quand on a un nom à consonance étrangère, difficile d’être insensible au racisme ordinaire.

Mon étrangeté vis-à-vis des autres, je ne l’ai comprise que vers 15 ans. C’est lors de mon passage (en secondaire) de l’école juive à l’école communale à Bruxelles que je fus confrontée pour la première fois à des enfants non-juifs. Comme j’ai eu un parcours scolaire mouvementé, je me suis retrouvée dans des sections faibles composées quasi exclusivement de doubleurs et d’élèves issus de l’immigration (marocaine, turque mais aussi portugaise, espagnole et italienne). Peu de « belgo-belges » en fait. Dans l’école où j’ai terminé ma scolarité, nous étions à tout casser 5 ou 6 juifs sur toute l’école et dans ma classe, j’étais systématiquement la seule juive.

A l’époque, il m’est arrivé d’être confrontée aux préjugés des Autres qui allaient de regards intrigués à certains propos que l’on qualifierait allègrement dans le contexte actuel de « dérapages antisémites ». Ce qualificatif n’avait alors pas lieu d’être dans le contexte historique (de résolution du conflit israélo-palestinien notamment) du début des années 90’. Le contexte actuel est bien différent, c’est pourquoi, je ne me risquerais pas ici à comparer l’incomparable ni même à généraliser à partir de mon cas personnel mais c’est pour moi ici l’occasion de poser les bases d’une réflexion à partir d’un récit incarné, le mien.

Je me souviens bien par exemple de tel garçon d’origine turque qui m’a dit (sans savoir que j’étais juive) ne pas être raciste sauf à l’égard des juifs ou de tel autre qui se moquait de l’accoutrement des juifs orthodoxes pensant que tous les juifs étaient ainsi vêtus. Ce n’était pas simple mais je me suis structurée avec cette différence et j’ai appris à me défendre contre des propos relevant avant tout de l’ignorance.

A la même époque, j’ai également découvert que j’avais un nom « exotique ». Aujourd’hui, je découvre que j’ai un prénom « sioniste » mais ça c’est une autre histoire… J’ai dû apprendre à répondre aux interrogations des autres sur ce prénom israélien et ce nom de famille polonais. Paradoxalement mes parents ne se vivaient pas comme étant issus de l’immigration. Pour pouvoir répondre (ou pas) aux questions des autres sur mes origines, il a fallu que je réalise une quête identitaire. Savoir qui j’étais réellement et quelles étaient mes racines.

Ce dont je me souviens également quand je me (re)mets dans ce contexte de changement, ce sont mes propres préjugés vis-à-vis des autres. Ceux-ci m’avaient été inculqués par mon environnement familial (en Belgique ou en Israël) et social (à l’école juive et dans les institutions communautaires). Par exemple, l’école juive que je fréquentais en primaire était située dans un quartier bruxellois (Cureghem) vécu comme « dangereux » ce qui générait des sentiments de défiance vis-à-vis de la population locale principalement issue de l’immigration marocaine (j’ai écrit un autre billet à ce propos…).

La prise de conscience de ces préjugés m’ont permis de ne pas appréhender d’emblée les propos négatifs sur les juifs comme un antisémitisme profondément ancré dans la conscience de mes congénères mais bien comme « quelque chose » qui existait dans tous les milieux et dans toutes les familles y compris la mienne.

Loin de correspondre aux clichés associant tous les juifs à la bourgeoisie ou à l’intelligentsia, ne venant pas d’un milieu social favorisé ni sur le plan culturel ni sur le plan économique, mon éducation – mon capital culturel – était assez similaire à celle de mes camarades de classe. Comme nombre d’entre eux, j’ai grandi dans une commune du nord-ouest de Bruxelles où se sont installées des populations issues des vagues d’immigrations successives. Ce que j’ai pu observer à l’école mixte à l’époque, c’est qu’à force de se fréquenter quotidiennement s’est développée une complicité et les préjugés liés à nos identités respectives furent rapidement relégués au second plan voire aux oubliettes.

Mais j’ai aussi pris conscience que j’allais toujours être considérée a priori dans le regard de l’autre comme une étrangère. J’ai donc développé une sensibilité toute particulière à ceux qui sortent du « lot » et à la manière dont ils sont traités par les gens dits « normaux ».

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