Corps Noirs en souffrance : « des images qu’on aime » vraiment ? – Partie 1

Rédigé le 1 février 2021 par : Nour Outojane

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Les images ne sont donc pas uniquement des sources d’information et de divertissement, mais des moyens d’expression culturelle qui ont le pouvoir de structurer nos pensées qui se traduisent ensuite en actions réelles[2]. L’impact de ces images est parfois inquiétant, d’autant plus quand celles-ci s’imprègnent d’un imaginaire raciste qu’elles nourrissent à leur tour et qu’elles reproduisent.

Parmi celles-ci, certaines sont incontestablement problématiques, d’autres le sont moins explicitement. Porteuses d’un racisme dit « subtil », elles “exprim[ent] souvent le contraire de ce qu’[elles] énonc[ent]”[3]. Cette forme de racisme, souvent involontaire et inconsciente, est d’autant plus dangereuse que la première : moins facilement identifiable, elle est plus à même de faire paraître les messages qu’elle véhicule acceptables et objectifs.

Pour nous outiller face à ces images et faciliter une responsabilisation vis-à-vis de ce que l’on consomme et de ce que l’on produit, BePax, avec l’aide d’un groupe de volontaires, souhaite initier plusieurs outils d’analyse à destination de tou·te·s, et plus particulièrement celles et ceux qui œuvrent à la création et la diffusion de ces images (photographes, chargé·e·s en communication, journalistes, enseignant·e·s, etc.).

Cette première analyse se focalise sur les images de situations d’urgence prises dans des pays dits « sous-développés ». L’une des organisations produisant ce type d’images est National Geographic Society, une organisation à but non lucratif dont l’une des activités est de documenter ce qui se passe dans le monde. Sans vouloir pointer du doigt cette organisation en particulier, deux de ses images vont nous servir comme cas pour dérouler une grille d’analyse composée de deux volets : tout d’abord, nous contextualiserons les circonstances sociales dans lesquelles ces images furent produites, puis nous évaluerons les effets et l’impact que ces images peuvent avoir sur leurs lecteurs et lectrices.

Reportage d’un pays en crise 

Sous l’intitulé « Pictures We Love: Facing a Ruthless Virus [Images que nous aimons: face à un virus impitoyable] », un article de National Geographic nous invite à découvrir deux photographies prises par le photojournaliste Pete Muller, lors d’une expédition réalisée en 2014 en Sierra Leone.

La première image nous dévoile une grande pièce dans laquelle se trouvent un tableau vert d’école, des déchets sur le sol et une quarantaine de chaises brunes. Seule l’une d’entre elles est occupée, par un enfant qui apparaît donc seul dans cette grande pièce et qui regarde dans le vide. La description nous permet d’en savoir plus sur lui : [« Après une cérémonie pour les survivants d'Ebola qui ont été libérés du centre de traitement d'Ebola de Hastings en Sierra Leone, Molai Kamara, qui a perdu toute sa famille à cause de la maladie, est assis seul. Kamara, qui aurait environ 12 ans, s'est rétabli du virus Ebola, mais souffre toujours d'ulcères et a des difficultés à marcher. Il a été transféré dans un hôpital pour des soins supplémentaires »].

Sur la deuxième image, le visage d’un homme Noir révèle de la détresse : ses yeux sont écarquillés et sa mâchoire serrée. Il est à genoux sur le sol tandis que deux autres hommes tirent sur ses bras pour tenter de le soulever. Alors que tous deux sont protégés de la tête aux pieds par des combinaisons, des gants et des masques, l’homme qu’on tente de relever est vêtu uniquement d’un pantalon blanc taché de boue. Encore une fois, après lecture de la description au bas de la photo, on en apprend davantage sur le contexte de la photographie : [ « délirant d’Ebola, un homme est soulevé après avoir tenté de gravir le mur du centre de traitement d’Ebola de Hastings près de Freetown, la capitale de la Sierra Leone. Douze heures plus tard, il est mort, un décès de plus dans un décompte qui dépasse maintenant les 10 000 »].[4]

Afin d’analyser ces deux images, nous allons nous intéresser aux discours émis par National Geographic et par Pete Muller, ce qui nous permettra d’identifier une potentielle dissonance entre ces discours et le contexte de recrutement du photojournaliste ainsi que les choix qu’il fit durant sa mission. 

Derrière des discours prometteurs, des buts précis

La National Geographic Society, fondée en 1888, est une organisation de recherche, de documentation et de diffusion d’informations dont les activités sont divisées en un pôle scientifique, un pôle éducatif et un pôle narratif qu’elle utilise pour éclairer à propos des merveilles de notre monde et les protéger. Actuellement, son magazine, qu’elle utilise comme moyen principal d’expression, est de grande notoriété et traduit en pas moins de trente-et-une langues [1].

Sur son site internet, National Geographic indique de manière explicite ses missions : « définir certains des défis critiques de notre époque » ; « générer de nouvelles connaissances » ; « faire progresser de nouvelles solutions » ; et « inspirer un changement transformateur positif »[6]. Elle explicite également un positionnement clair par rapport à son passé : dans un article datant de 2018, par exemple, elle critique des images diffusées de 1916 jusqu’aux années 70[7]. Celles-ci ne donnaient pas de place aux voix des personnes représentées et créaient un clivage entre les Occidentaux civilisés et les autres, souvent représentés comme sauvages.

Bien que l’organisation ait contribué à la reproduction d’inégalités systémiques et ait produit du contenu raciste, elle s’affirme engagée envers la diversité, l’égalité et l’inclusion en cultivant un environnement qui permet à tou·te·s de raconter leurs histoires, d’avoir des opportunités, du respect mutuel, ainsi qu’un sentiment d’appartenance. Suite à cette prise de position, elle garantit un passage à l’action : « Nous reconnaissons que pour accomplir notre mission, nous devons avoir un groupe diversifié d'employés, d'explorateurs, d'éducateurs et de conteurs qui apportent leurs perspectives et idées d'une importance cruciale. Les meilleures idées sont le fruit d'équipes et d'horizons divers »[6]. Pour répondre à son engagement, cette organisation semble donc mettre l’accent sur le recrutement.  

L’une des personnes recrutées par l’organisation est Pete Muller, un photojournaliste américain qui a remporté une dizaine de prix, dont le prix World Press Photo de l’année 2015, un prix qui s’élève à 10 000 euros, attribué à une série de photographies prises durant son expédition en Sierra Leone, dont les deux images décrites dans cet article[8]. Dans une interview, Pete Muller nous dit qu’il s’est intéressé au photojournalisme pour étancher sa propre curiosité et pour contribuer à une plus grande connaissance de sujets qui l’intéressent[9]. En illustrant des enjeux plus larges à travers des histoires individuelles, il espère créer des images et du contenu qui exigent la prise en considération de la vie des personnes représentées[10]. Selon lui, les photographies intimes et sensibles ont le pouvoir de marquer les esprits et ainsi opposer la stérilisation à la souffrance humaine.

Son recrutement, qui impliquait une expédition de deux semaines en Sierra Leone pendant l’épidémie d’Ebola de 2014-2015, semble avoir deux buts principaux. L’une des personnes qui l’a embauché, Nicole Werbeek, éditrice photo en chef de National Geographic, nous explique qu’elle a combiné ses forces avec celles de Kurt Mutchler, éditeur de photographies scientifiques, car elle se demandait “ce qui était arrivé aux enfants des personnes décédées” et voulait “en savoir plus sur les orphelins”[4]. Kurt Mutchler, quant à lui, voulait faire une histoire sur les origines d’Ebola. Les buts de cette expédition semblent donc être, d’une part, de documenter la vie des orphelin·e·s de parents n’ayant pas survécu à la maladie d’Ebola, et d’autre part, d’obtenir des images qui permettront de créer une histoire à propos des origines de la maladie.

Etre blanc·he : un laisser-passer ? 

Pour répondre aux attentes de ses employeur·se·s, Pete Muller a dû surmonter des difficultés. Comme le dit sa commanditaire Nicole Werbeek : il était très difficile de trouver un orphelinat qui accepte d’ouvrir ses portes à Pete Muller, et encore plus pour prendre des photographies d’enfants y vivant : “Heureusement pour la population de la Sierra Leone, le gouvernement est très strict quant à l'accès à ces enfants. Malheureusement pour Pete, il lui a fallu plusieurs jours pour trouver un orphelinat en Sierra Leone qui lui permette de se documenter sur la vie de ces enfants” [4]. Cette opposition entre les intérêts de Pete Muller et les règles mises en place par la population Sierra Léonaise pose question, surtout quand on sait que la raison pour laquelle Pete Muller enfreindrait les règles posées par les orphelinats est de répondre à la curiosité de Werbeek. Elle le dit elle-même : “Pete Muller a mis leur désespoir et leur souffrance au premier plan pour moi”[4].

Pour ce qui est de la deuxième image, montrant le patient qui s’est échappé d’un centre de traitement, la dynamique est similaire. Pete Muller était frustré de ne pas pouvoir voir la “vraie face du virus”, c’est-à-dire de prendre en photo une personne visiblement malade d’Ebola. Comme dans le cas des orphelinats, il n’était pas autorisé à entrer dans les établissements hospitaliers ni d’y emmener sa caméra. Il nous explique que c’était une manière pour la population Sierra-Léonaise de protéger la vie privée des personnes malades [11].

En se basant sur ce que Nicole Werbeek et Pete Muller disent, on peut dire qu’il et elles sont pleinement conscient·e·s de ces interdictions. Dans les deux cas, Muller est quand même arrivé à prendre les photographies qu’il voulait. Tout se passe comme si il y avait un droit inaliénable à prendre ces photos, comme si les règles mises en place par la Sierra Leone ne s’appliquaient pas à Pete Muller car sa légitimité à pouvoir faire ce dont il avait envie n’était jamais en jeu, même quand il semble comprendre les raisons pour lesquelles les interdictions mises en place sont nécessaires et bénéfiques à la population locale.

Les deux photographies ont été prises au centre de traitement de Hastings, un centre qui n’est pas dédié uniquement à l’accueil des enfants tel que l’est un orphelinat. Le fait qu’il y ait moins de réglementations directement liées à ces enfants pourrait être la raison pour laquelle Muller a pu prendre cette photographie. Pour ce qui est de la photographie du patient malade, il a fallu qu’il s’échappe du centre pour que Muller puisse le photographier. Pete Muller l’a suivi, et face à lui, il s’est montré fasciné par la détresse du patient : “il a finalement trouvé ce qu’il cherchait, il s’est dit : “voilà ce à quoi ressemble le virus”” [4]. C’est comme si l’homme était réduit à une maladie. Sans l’accident d’une tentative d’échappement, Pete Muller n’aurait pas pu voir ce visage. Il a donc tiré profit d’une situation difficile dans ce moment de crise par lequel passait le pays.

Double standard : quand le consentement perd son sens

Ce n’est pas seulement au détriment du respect de la population Sierra-Léonaise et des règles mises en place que ces photographies furent prises mais plus particulièrement au détriment du respect des personnes y figurant, ce qui est contradictoire vis-à-vis de la volonté du photographe de créer du contenu qui force les lecteur·trice·s à prendre en compte la vie des personnes représentées. Est-ce possible de le faire quand ces mêmes vies n’ont pas été prises en considération dans le contenu auquel on est confronté·e ?

En ce qui concerne la photographie de l’enfant, elle fut prise lorsque d’autres personnes avaient été libérées de leur période de quarantaine et célébraient leur remise en forme à l’extérieur du centre [12]. L’enfant était visiblement en état de choc par le fait d’avoir perdu toute sa famille et de ne pas savoir où aller. Le prendre en photo ainsi que nous donner des détails aussi personnels sur sa situation ne respecte pas sa période de deuil ni sa personne en tant que telle. Son état ainsi que le fait qu’il ait douze ans rendent difficile qu’il puisse donner son consentement de manière informée tout en prenant compte des implications d’une telle photographie ainsi que de l’ampleur de sa diffusion.

Pour ce qui est de la photographie du patient d’Ebola, il est clair qu’il n’a pas pu non plus donner son consentement, puisqu’il était en état de délire. Dans cette situation, il est difficile d’imaginer que qui que ce soit ait pu porter son attention sur Pete Muller et le fait qu’il photographiait la scène. Encore une fois, il y a un non-respect de la période de deuil, cette fois-ci pas de la personne sur la photographie, qui est morte douze heures après que celle-ci soit prise, mais des personnes qui l’aimaient et qui auraient sûrement préféré être épargnées d’une telle image. On nous donne des détails très personnels sur cette personne, qui est, tout comme l’enfant, parfaitement identifiable, sans son accord.

Dans une interview, Pete Muller nous partage ses pensées au moment de photographier le patient : “c’est une situation terrible et je ne veux pas prendre cette photo, mais je dois prendre cette photo” [12]. Cette pensée reflète une déresponsabilisation de la part de Muller. Il diminue son action en parlant d’une photographie alors qu’il en a pris plusieurs et a enregistré une vidéo que l’on peut retrouver en ligne, mais aussi, en prétendant « devoir » prendre ces photos, il nie son choix face à la prise d’images qu’il savait éthiquement compromises.

De telles images seraient-elles acceptables si les personnes y figurant étaient blanches et en Occident ? N’y a-t’il pas un double standard ? Lubega Wendy le nomme dans un podcast de No White Saviors : ce double standard provient, en grande partie, de la conviction que les corps Noirs ne méritent pas de respect ni de dignité, qu’ils sont négligeables et peuvent être utilisés pour un intérêt spécifique tel que celui de raconter une histoire forte [13]. Dans ce contexte, les mots de Kant à propos de l’intégrité de la personne prennent tout leur sens : 

« L’homme considéré dans le système de la nature (homo phaenomen, animal rationale) est un être de médiocre importance et il a une valeur vulgaire (pretium vulgare) qu’il partage avec les autres animaux que produit le sol ... Mais, considéré comme personne, c’est-à-dire comme sujet d’une raison moralement pratique, l’homme est au-dessus de tout prix; car à ce point de vue (homo noumenon) il ne peut être regardé comme un moyen pour les fins d’autrui, ou même pour ses propres fins, mais comme une fin en soi, c’est-à-dire qu’il possède une dignité (une valeur intérieure absolue), par laquelle il force au respect de sa personne toutes les autres créatures raisonnables, et qui lui permet de se mesurer avec chacune d’elles et de s’estimer sur un pied d’égalité »[14].

L’enfant qui a perdu ses parents et le patient mort d’Ebola ont tous deux été considérés comme des moyens pour rassasier la curiosité d’autres personnes et pour créer des images sensationnelles. S’ils avaient été considérés comme des fins en soi, Pete Muller se serait vu forcé de répondre à ses pensées culpabilisantes et il aurait respecté la dignité de ces personnes.


[1] Castañeda, M. (2018). The Power of (Mis)Representation: Why Racial and Ethnic Stereotypes in the Media Matter. Challenging Inequalities: Readings in Race, Ethnicity, and Immigration. 60.

[2] Lister, M. & Wells, L. Seeing beyond belief: Cultural studies as an approach to analysing the visual. in T. van Leeuwen & C. Jewitt. (2001). Handbook of visual analysis. Thousand Oaks, CA: Sage.

[3] Cité dans Mambu, D. (2018). Peau noire, médias blancs : stigmatisation des Noirs et de l'Afrique dans la presse belge et française. Iggybook, p.18

[4] Keefe, A. (2015). Pictures We Love: Facing a Ruthless Virus. National Geographic. 

[6] National Geographic. About us

[7] Goldberg, S. (2018). For Decades, Our Coverage Was Racist. To Rise Above Our Past, We Must Acknowledge It.

Ce même article s’arrête ensuite sur une photographie de 2015, afin de contraster avec les mauvaises pratiques de ce passé qui vaut la peine d’être critiqué.

[8] World Press Photo. 2015 Photo Contest, General News, Stories, 1st prize. 

[9] Chawdhary, S. (2015). Not For The Faint Of Heart : Pete Muller on the freedoms, insecurities and strategic hustle of freelance photojournalism. 

[10] Muller, P. About. 

[11] The World Weekly. (2015). Documenting the real face of Ebola. 

[12] Weintraub, K. (2015). Photographer Returns From Sierra Leone With Searing Images, Memories. 

[13] No White Savior (2020). Representation in the Media Pt. 1 I w/ Caleb Okereke. [Podcast]. 

[14] Maurer, B. (1996). Essai de définition théologique et philosophique de la dignité humaine, in Les droits fondamentaux: Actes des lères journées scientifiques du Réseau Droits fondamentaux de l'AUPELF-UREF tenues à Tunis du 9 au 12 octobre. Bruylant, Bruxelles, p.226

 

 

 

 

 

 

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